28/05/2008
Les leçons du professeur Sénil : Sur les "L" de Christophe Maé
Chers élèves, bonjour ! Hier soir, je dégustais une camomille pas assez infusée, la télé était allumée, je pensais à tout autre chose, peut-être d’ailleurs à ce que j’allais vous raconter aujourd’hui, je ne sais plus ! Tout à coup, à l’écran(vous l’avez peut-être vu) apparaît un jeune homme en veston qui sautille, sautille, se tortille et sautille encore mais jamais ne s’envole, est-il blessé ? Sa voix singulière dans son utilisation imite ses mouvements à moins que ce ne soit le contraire. Il est habité, habité voire possédé par quelque chose, un je-ne-sais-quoi qu’il semble vouloir généreusement nous transmettre mais cette chose me semble être une espèce de malédiction, une malédiction contagieuse ! Gare aux chanteurs-garous !
« Du fond de ma rue, une silhouette… » (ne serait-ce pas celle d’Eagle eye Cherry(1) ?)
Ce Mal qui l’anime et dont on ne sait s'il en jouit ou en souffre (un peu savant mélange des deux n’est pas à exclure) a quelque chose à voir avec la diction, il reste donc à le circonscrire. Etrange : les apparentes platitudes qu’il chante semblent être pour lui des montagnes russes, un grand manège sur lequel sa voix monte et descend de manière vertigineuse. Je suis d’abord impressionné par ses capacités vocales et sa mystérieuse ferveur(la tentation du groove sans doute) puis les sensations diminuent avec la répétition de ces mêmes montées et descentes et comme souvent avec les manèges, la magie initiale disparaît assez vite au profit d’une vision juste mécanique de l’attraction foraine. Mais tout de même : qui est ce Zébulon monté sur des cordes vocales-ressorts qui tournicotent et tricotent chez certains avec les fils tendus de leurs nerfs rendant insupportable ces quelques syllabes sautillantes : « belle demoiselle » ? D’autres évidemment apprécient voire vénèrent ce Zébulon de la corde vocale. Vous avez sans doute deviné que je parle de Christophe Maé et plus précisément de la chanson « Belle demoiselle ». Avec quatre « l » en deux mots, nul doute que les métaphores emplumées allaient fuser ! En effet, que d’ « l » dans cette chanson(pas moins de 15 rien que dans le refrain), je suis tenté de dire qu’il n’est question que d’elle(la demoiselle), d’ailes(à plumes) et bien sur d’ « l »(à poil si je puis me permettre). Pourtant ce drôle d’oiseau ne décolle jamais, il est humain, des lourdeurs l’emprisonnent à la Terre(sentiments ? corps ? sexe ? gravitation ? raison ? du goudron sur les plumes?), le retiennent ici-bas avec ses congénères. Il ne peut que produire ce singulier mélange de roucouler/hoqueter(j’hésite entre « rouqueter » et « hoquouler » pour un néologisme) tel un oiseau aux ailes atrophiées ou un ange blessé qui sautille, sautille et se plaint au ciel sourd de ne pouvoir voler. Cette incapacité(que seule la science pourrait modifier, nous y reviendrons) fait peut-être ressembler le monde qui l’entoure à une immense cage dans laquelle il semble condamné à s’agiter sans pouvoir jamais en sortir.
A première vue, ce qui surprend à la lecture des paroles de cette chanson c’est la passion, l’énergie que met Christophe Maé à les chanter, animé d’une vigueur(on sent qu’il y croit, il donne tout ce qu’il a et souvent même plus que ce qu’on lui demande en fin de chanson) qu’il doit, me dis-je, trouver forcément ailleurs que dans le texte. Les passages : « La silhouette c’est une fille/Jour de fête nationale/Ronflante comme une escadrille/Qui domine mon moral » et « Du milieu de ma rue/La silhouette comme un nuage/S’éloigne sans un bruit/Alors c’est grave » n’entament en rien sa passion, n’altèrent pas non plus sa façon de chanter. Rien ne semble l’arrêter, il tourne sur lui-même, derviche hurleur, toupie à béton vocale, mouvement éternel d’une particule humaine vivante, fréquence du chant en phase peut-être avec d’imperceptibles vibrations cosmiques fussent-elles flatulences célestes. Comprendre le phénomène demande une nouvelle fois de dépasser les apparences, d’aller au-delà des mots, de voir ce qui se cache sous les étiquettes, de décoller son attention du timbre de sa voix, de s’interroger sur l'enveloppe humaine, de s’attarder comme si nous étions dans une file d'attente devant un guichet de la Poste et n'allez pas me dire que tout cela est un petit peu téléphoné! Il s'agit de puiser à la source des choses, nous sommes des êtres constitué en grande partie de liquides divers vivant sur une planète couverte en grande partie d'eau.
Pour paraphraser le début « Du fond de ma rue/Une silhouette comme un bruit aigu », l’apparition d’une silhouette déclenche un son qui de plus est aigu(détail primordial), un bip sonore, une alerte : femme à l’approche, homme à l’affût ! Le chanteur-chasseur(ou le parolier disons le personnage principal de la chanson qui parle en « Je ») voit cette fille au fond de la rue or après le refrain, ils seront « au milieu » de cette même rue et là : « la silhouette…s’éloigne sans bruit ». Nous avons alors ce « c’est grave » qui tombe comme une déjection de pigeon dans la soupe pop si on ne le replace pas en opposition avec le « aigu » du début. Posons les équations (n’oubliez jamais, l’homme qui veut voler a besoin de la science) :
Aigu = Alerte + Sens émoustillés(création de possibilités)
et la suivante :
Grave = Alerte silencieuse(disparition progressive de la donnée "Alerte") + Refroidissement sensoriel(fin de possibilités transformées en simple fantasme plus ou moins persistant selon la valeur de « sens émoustillés »)
Evidemment, on peut discuter les termes et les valeurs mais le « C’est grave » est un tocsin qui ponctue une impossibilité, sonne la mort d’une relation qui n’a jamais eu lieu. C’est important dans une chanson extraite d’un album appelé « Mon paradis » où Dieu est cité deux fois, où il est question d’un mystérieux aveu et de « parfait » qu’il n’est pas (référence à l’hérésie cathare qui revient à la mode dont il aurait pu être accusé ce qui expliquerait peut-être sa chute du paradis ?). Il est indispensable je crois de se garder d’aller plus avant dans l’analyse du pan mystique de cette œuvre et de revenir à des éléments plus prosaïques et moins sujet à controverse.
Ce qui suit devrait vous éclairer : « Ca se bouscule dans ma tête dopé à l’effet de plaire ». Nous avons donc ici un jeu sonore qui fait clairement allusion à l’effet Doppler (L'effet Doppler est le décalage de fréquence d'une onde acoustique ou électromagnétique entre la mesure à l'émission et la mesure à la réception lorsque la distance entre l'émetteur et le récepteur varie au cours du temps.). Aussi, la même silhouette produit des sons différents(tout cela dans la tête du narrateur ou n’oublions pas « ça se bouscule », « escadrille », « fête nationale », en gros, c’est le souk !) selon la distance à laquelle elle se trouve du narrateur. La chanson s’articule autour de ce jeu de mots mais nous parle aussi du champ de bataille entre le gouvernement de la raison et le peuple tumultueux des sens. Cette chanson pose-t-elle en filigrane le fait que le trouble des sens pourrait être traduit en langage mathématique à l'image de l'effet Doppler? La formule ou sans doute les formules ne sont pas données par la "belle demoiselle" qui finalement ne fait que passer (et repasser du moins sur les ondes radio).
D’autre part, il est clair que pour moi le « yé/hé » du chanteur qui semble superflu est en fait une imitation vocalisé du bruit d’un battement d’aile. La tessiture de sa voix, le désir de plaire(Doppler) du chanteur, ses modulations de fréquence, ses mouvements constants - « Bats des bras et qui sait avec l’aide du vent, peut-être tu voleras ! » - qui accompagnent son flow, tout semble indiquer que cette chanson a manifestement été écrite pour lui et nous parle aussi de la singularité de ce chanteur, et de l’effet qu’il peut produire sur ses auditeurs. Sa voix a sans cesse l’air de partir et de revenir, « Ca s’en va et ça revient » comme chantait Claude François. L'obsédant Christophe Maé répète un segment, une modulation de fréquence à l’infini avec plus ou moins de puissance. N’oublions pas qu’un des précédents singles du chanteur s’intitulait « on s’attache », il aurait pu ensuite enchaîner avec « on se détache » mais il a chanté "parce qu'on sait jamais" puis « ça fait mal » peut-être parce que l'absence de savoir blesse. Le monstre-chanteur était en fait sans doute déjà détaché au moment de son premier titre mais trop longtemps enchaîné à je-ne-sais-quoi par on-ne-sait-quoi voire qui(soyons prudents !), il se déchaîne désormais, bouge comme une toupie qui ne doit s’arrêter que durant les deux secondes de la plage de silence qui sépare les morceaux sur un album. Cet interprète ne peut d’après moi pas chanter de la même manière en restant immobile. Il faut toujours qu’il remue les ailes qu’il n’a pas ou n’a plus et de ce mouvement simulé, de cette perte naît l’émotion, le groove, l’ennui, l’agacement, c’est selon. Pourtant une question me turlupine : Christophe Maé veut-il vraiment voler ou seulement chevaucher une hirondelle pour regagner son Paradis ?
Nous nous séparerons sur cette question mais n’y suspendez pas vos pensées trop longtemps, qui sait ce qui pourrait alors vous tomber sur la tête !
Belle demoiselle (Paroles de Michel Domisseck)
Du fond de ma rue
Une silhouette comme un bruit aigu
Se rapproche a hauteur de mes yeux nus
La silhouette c’est une fille
Jour de fête nationale
Ronflante comme une escadrille
Qui domine mon moral
Je la regarde me sourire
Je baisse la garde
Et les yeux pour me dire
Refrain :
Belle demoiselle
Qui se presse dans l’allée
Sa démarche lui donne des ailes
Mais j’ose pas m’emballer yé/hé
Si jamais je m’approche d’elle
Aucun doute, elle s’envole
Comme une hirondelle
Du milieu de ma rue
La silhouette comme un nuage
S’éloigne sans un bruit
Alors c’est grave
Ca se bouscule dans ma tête
Dopé à l'effet de plaire
C’est pas vraiment la fête
Pourtant j’ai l’air de lui plaire
Qu'ai je fais au bon dieu
Pour être fidèle
A cet aveu
Refrain :
Ma belle demoiselle
Qui se presse dans l’allée
Sa démarche lui donne des ailes
Mais j’ose pas m’emballer yé/hé
Si jamais je m’approche d’elle
Aucun doute Elle s’envole
Comme une hirondelle
Inaccessible comme une hirondelle
Je calcule dans ma tête dopé à l'effet de plaire
C'est quand même la fête, le fantasme qui peut distraire
Je ne suis pas parfait, Je ne suis pas parfait
Merci mon dieu
Mais je tire un trait
Sur cet aveu
La belle demoiselle
Disparaît dans l’allée
Sa démarche lui donne des ailes
Mais j’ose pas m’emballer yé/hé
Si jamais je m’approche d’elle
Aucun doute, elle s’envole, elle s’envole…
(1) : « Belle demoiselle » ressemble beaucoup au « Falling in love again » D’eagle Eye Cherry mais ce juste persiflage n’est pas le sujet du jour
18:06 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : christophe maé, belle demoiselle, michel domisseck, effet doppler
09/04/2008
Gratte (intermède musical)
Gratte
Et tu grattes, grattes, grattes de bon matin
Tu préférerais le soir mais ça ennuie tes voisins
Tu es un garçon sage, un monsieur sans tain
Qui avance les yeux vides vers la nuit sans fin
Et tu grattes, grattes, chasses les acariens
Pour faire plus « amazone », tu te couperais bien un sein,
Là encore malchance, ton genre est masculin
Et tu grattes, grattes surtout si ça sert à rien
Tu ne peux dormir que si tu penses gratter demain,
Te libérer de ce corps désespérément humain
Tu te réveilles parfois une baguette magique à la main
Tu erres dans une rue et tu ne tiens que du pain
Du pain
Et des jeux
Du pain
Et des jeux
Donnez moi des « Je » même dangereux
Et des « Tu » ris à en perdre les dents
Et des « Il » déserte
Et des « nous », nouvelles vagues
Et des « vous », voûtes célestes
Et encore des « ils » à en perdre le fil
Et encore des « ils » à en perdre le fil
Et encore des « ils » à en perdre le fil
Et encore des fils à en perdre ces îles
Et tu grattes, grattes, grattes de bon matin
Tu préférerais le soir mais ça ennuie tes voisins
Tu es un garçon sage, un monsieur sans tain
Qui avance les yeux vides vers la nuit sans fin
Caché derrière un mur en délicieuses âneries
Tu cherches tout ce qui peut te plonger dans l’oubli
Suprême enduit que ces nouvelles technologies
Et pourtant tu doutes, l’écran n’est pas un abri
La gorge est une grotte ou tu peux gratter ta glotte
Glapir gaiement dénouer ces nerfs en pelote
Le chant : un mystère aussi secret qu’une marmotte
M’est-il nécessaire ou seulement une marotte
M’est-il nécessaire ou seulement une capote
M’est-il nécessaire comme à la terre ces mottes
Trotte avant d’être pousser à la faute
Crotte, frotte, gratte, frotte, gratte, frotte, gratte, frites, pâtes, mythe, but.
16:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : chanson, guitare sèche
14/03/2008
ça gazouille!?!
Au loin gazouille l'oiseau de nuit, lancinante sérénade perçant la torpeur des fenêtres sombres de l'hôpital. Suis-je le seul à t'entendre, à t'écouter, à parfois avoir envie de te découper?
_Vole donc au lieu de bavasser!
_Et toi, dors donc au lieu d'écrivailler!
04:37 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19/03/2007
7 Révélation parallèle
« Gilbert, dis-moi ce qui s’est passé ? Qui ? Et pourquoi ?
_Ces basses questions m’ennuient, là n’est pas l’essentiel ! Comment un amas de chair animé vécut, comment il est mort, qui l’a tué, quelle importance ? Nous avons la chance d’être en contact, je ne sais si nous pourrons l’être à nouveau alors j’aimerais te raconter quelque chose de fondamental, une grande découverte qui, grâce à toi, pourra peut-être changer le cours de bien des vies. Voilà l’histoire que j’ai longtemps cherchée et que je n’ai jamais pue écrire, dessiner, peindre ou filmer. Je crois que je n’aurais pas osé le faire sans l’avoir vécue tant elle paraît absurde, impossible à concevoir, inexplicable, insaisissable pour la raison humaine.
Ma maison de chair a dû commencé à pourrir. Depuis ma mort, je n’ai plus aucune notion du temps, je n’ai plus de besoins vitaux, je ne suis plus qu’un esprit surpris d’exister encore. Où suis-je ? J’ai quitté la Terre, je me suis évaporé quelque part dans l’Ether, un autre plan sans doute mais comment le savoir, comment le nommer ? J’entends quelquefois d’autres voix mais elles sont comme cryptées, personne ici ne semble pouvoir communiquer. Nous ne sommes que des morts, des âmes flottantes, nous flottons dans un long, long rêve, nous attendons peut-être quelque chose dont nous ignorons tout. Nous sommes incapables de vieillir, nous n’existons plus physiquement. Je dis « nous » car je présuppose que tous les humains connaissent pareille destinée à la fin de leur vie mais honnêtement, je n’en sais rien. Simplement, il serait prétentieux de croire que le destin de mon âme est unique. Une seule chose me manque : les autres. Nous pourrions nous raconter nos vies, nos morts, nos passions, nos phobies, nous organiser en groupes d’esprits afin de recueillir des informations et explorer notre nouvelle dimension, nous aimer, nous détester, peut-être même trouver un moyen de nous tuer. Je pourrais retrouver des parents, des amis, des célébrités et me nourrir de cette vie cérébrale, de ces fusions spirituelles mais hélas, ce n’est pas le cas. Lorsque je sens des présences mentales aux alentours de là où je pense être mais peut-être suis-je partout et nulle part à la fois, j’essaie d’établir un contact, sans succès. Tu trouves parfois ta vie absurde ? Celle d’après l’est plus encore ou alors je n’ai jamais rien compris. De vaine forme de la matière me voilà devenu une vaine forme immatérielle. Je croyais que cette vie post-mortem, mais est-ce vraiment une vie tant elle est différente de celle que j’ai connue, n’avait pas de fin possible. Au diable les notions temporelles, elles n’ont plus leur place dans un espace indéfini qui ne garde le nom d’espace que par mon impossibilité bien humaine celle-là, à le nommer autrement. Un évènement avant notre rencontre a pourtant troublé ma somnolente éternité. Je ne peux pas dire que j’ai vu quoi que ce soit mais j’ai senti la présence de trois âmes que je me représente sous la forme de trois grandes barbes et j’ai pu avec elles échanger des pensées. Elles ont apparemment le pouvoir de briser les règles de silence de l’autre monde et la capacité de communiquer avec tous les esprits qui s’y trouvent. J’ai ressenti une certaine joie, une excitation et comme souvent dans mes rêves de jadis, cette joie s’est peu à peu transformée en dégoût. Je regrette de ne pas leur avoir dit ou plutôt de ne pas avoir pensé à certaines idées, de ne pas avoir mentalement poser certaines questions car je ne pense pas pouvoir bénéficier d’une seconde chance.
_Qui êtes vous ? Des morts comme moi ?
_Nous sommes les représentants du tribunal de l’incarnation et nous vous visitons afin d’examiner votre demande.
Elles étaient trois mais semblaient partager une pensée unique. Leurs voix se superposaient mais les mots étaient les mêmes, seul un léger décalage entre elles trahissait leur nombre et causait un écho solennel à leurs paroles.
_Ma demande laquelle ? Communiquer avec d’autres âmes ?
_Non. Vous désirez bien vous réincarner ?
_Parfaitement, comment le savez-vous ?
_...
_Ma question est sans doute idiote. Oui, je voudrais bien me réincarner en femme plutôt aisée financièrement. Je voudrais connaître les souffrances et joies de l’enfantement, voir mon sexe cracher du sang et trouver cela dans l’ordre des choses et surtout ne plus être guider dans mes pensées, dans ma vie par de dictatoriales hormones mâles.
_Vous vous méprenez, la question était de savoir si vous vous vouliez vous réincarner, pas sous quelle forme. Vous n’avez pas le choix, vous n’êtes pas dans un supermarché céleste aux rayons surchargés de propositions d’incarnation, nous examinons votre dossier puis éventuellement, nous décidons en quoi vous serez réincarné et nous soumettons la proposition à qui de droit. L’humain n’est qu’un animal parmi tant d’autres.
_Les animaux ont une âme ? Vous voulez dire que je pourrai être réincarné en bactérie, moustique, morpion, scolopendre ?
_Vous pouvez aussi ne pas être réincarné.
_D’accord, d’accord mais vous visitez aussi des âmes de porcs morts à l’abattoir ? Ai-je été un porc dans une vie passée ? Se renseigner là-dessus est classé confident-ciel ?
_C’est nous qui normalement posons les questions.
_Peut-être mais vous devez savoir que j’ai été humain et comme mes pairs, des questions métaphysiques me taraudent. Nous sommes des animaux interrogateurs. Que faut-il que je pense pour gagner le droit d’être réincarné en femme ?
_Nous inspectons votre esprit et vous ne faîtes que créer des interférences en posant des questions. Nous avons d’autres consciences à examiner.
_Pardon de gâcher votre précieux temps, esprits pileux, mais qu’êtes-vous au juste ? Comment devient-on une âme barbue ? Quel est ce monde dans lequel j’évolue ? Si je suis réincarné, ma mémoire passée et présente sera-t-elle effacée ? Paco Rabanne ne serait pas mythomane ? Anne Marie me rejoint bientôt ? Que savez-vous de moi ? de l’Univers ? Vous devez connaître tant de choses, je vous en supplie, éclairez moi ! Que signifient les rêves ? Quel sera le futur de l’humanité ? Les âmes ont-elles un sexe ou du moins un genre ?
_Ce n’est pas de « temps » qu’il s’agit mais de vous, de ce que vous êtes profondément. Nous allons clore cet entretien.
_Non ! Par pitié, vous ne m’avez encore rien dit, vous êtes les seules personnes à pouvoir communiquer avec moi depuis mon horrible mort ! Que croyez-vous ? Vous allez partir comme ça ? Vous allez m’abandonner dans des méandres d’interrogations ?
_L’entretien est terminé.
_Quoi donc, je n’ai pas su me vendre ? Vous n’organisez pas des stages pour se préparer à ce type d’entretien ? Vous représentez l’ACPI : association cosmique pour l’incarnation ? Vieilles barbes sagement séniles, vous me trouvez rasoir ? Ah ça oui alors, un mort trop vivant pour être honnête ! Allez les barbouzes, filez voir l’esprit d’un poisson rouge, votre avenir est compté, maudits fonctionnaires de l’autre monde, le clonage avance à grands pas, vous ne servirez bientôt plus à rien alors profitez de votre petit pouvoir, administrateurs à la noix, technocrates célestes, l’humanité vous rit au nez !
Elles avaient déjà disparus et je ne les ai plus jamais revues. Je m’en veux terriblement mais je n’ai pas pu retenir mes pensées, je n’ai fait que poser des questions mais sans doute comme Perceval devant le Graal, n’ai-je pas su poser la bonne. Les barbes étaient là à portée de songes et avaient sans doute la capacité de partager leurs connaissances avec moi mais elles ne le voulaient pas, elles n’étaient pas là pour ça. Je me sentais comme l’accusé dans un tribunal face à ses juges, sans avocat pour le défendre et qui ne comprend ni ce qu’il fait là ni ce qu’il doit dire. Depuis, cet entretien singulier ne cesse de me tourmenter. Je me demande même si à force de solitude, mon esprit, bien trop serein pour être lui-même jusqu’à cette rencontre, n’a pas crée de toutes pièces ces compagnes barbues méprisantes. Mais au fond je ne le crois pas, c’est pourquoi je veux que les vivants se préparent à cette éventualité, voilà ce qui a donné un sens à ma seconde vie et qui peut-être a ouvert les portes qui m’ont conduit jusqu’à toi...ma caille ! »
J’aurais aimé ouvrir les yeux mais ils étaient déjà ouverts. Géraldine dormait à mes côtés comme si de rien n’était. Ce n’était pas un rêve, je me souvenais de chaque mot avec précision, il n’y avait pas d’images, aucune image, juste des paroles. J’avais posé des questions et il n’avait répondu à aucune d’entre elles. Il m’avait donné une mission, diffuser sa parole de l’au-delà où il se trouvait, de cette autre dimension dont il venait de trouver une nouvel accès jusqu’à moi. L’idée d’un texte où je raconterais cette expérience que je diffuserais sur internet par le biais d’un forum, d’un newsgroup ou mieux d’un blog germa ainsi. Géraldine serait un peu inquiète mais elle me donnerait certainement son accord à condition que je ne parle pas trop d’elle et que j’arrête les expériences en transcommunication. Là-dessus, nous n’étions plus sur la même longueur d’onde. Mais Gilbert pourrait-il me parler à nouveau ? Connaîtrais-je un jour l’identité du ou des meurtrier(s) ? Quelque chose me détourna de mes pensées, quelque chose aperçu du coin de l’œil dans le rai de lumière que diffusait la lampe de chevet. Des ombres glissaient sur le mur, deux silhouettes humaines, l’une plus grande que l’autre, la plus petite semblait avoir la tête recouverte d’un chapeau melon. Les ombres chuchotaient à moins que ce ne fut un grésillement soudain issu de la lampe. Lumière, obscurité, lumière à nouveau, des rires se multiplièrent, se chevauchèrent, hennissements aux accents vaguement humains, électriques et éclectiques, leurs éclats copulaient en fréquences inédites, animales, et venaient partouzer dans mes oreilles qui j’en suis sûr, ne percevaient qu’une partie de ces fréquences. L’ampoule de la lampe éclata soudain. Des milliers de petites particules de verre retombèrent au sol en pluie cristalline et puis, plus rien.
FIN
12:30 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, fantastique, transcommunication
14/03/2007
6 Obsession
« Les paroles ne sont que des sons dont on fait arbitrairement les signes de nos pensées. »
Je relisais plusieurs fois cette phrase de Fénelon citée dans le magazine que je feuilletais avant de dormir pour essayer d’en comprendre le sens profond. Certaines phrases ont le pouvoir de faire tournoyer les consciences, elles sont comme des balles de ping pong qui rebondissent dans les boîtes crâniennes et qui semblent ne jamais pouvoir en sortir. Parfois, elles n’ont l’air de rien mais dispensées à des moments précis, elles révèlent toute la puissance de leur signification. Ce soir là, il était bien tard pour que ma cervelle bouleversée par la visite chez Julie mais aussi par le fait de ne pas en avoir parler à Géraldine pût produire une réflexion quelconque à propos de cette phrase restée en suspens. Elle m’interpellait.
_On dort ?
J’acquiesçais d’un mouvement de tête coupable. Je comptais profiter des sages conseils de la nuit pour trouver un moyen d’amener Anne Marie à me parler des deux étranges visiteurs nocturnes. Je n’écartais pas la possibilité qu’ils pussent être né de la seule imagination de Julie. Le vent faisait battre quelques volets lointains. J’écoutais attentif son souffle chuintant comme si les bourrasques cherchaient à me dire quelque chose. Ssssshhiiii ! Le son « che » était le seul que je pouvais distinguer mais « che » quoi ? Chevauchée, château, cha-cha-cha ? Chut !?! J’y réfléchissais pensant ainsi gagner le sommeil quand un oiseau se mit à chanter à tue-tête. Ce devait être un merle, un merle qui avait vraiment beaucoup de choses à dire. L’oiseau paraissait tour à tour siffler des filles sexys qui déambulaient dans les rues du village à quatre heures du matin puis jaser sur leur attitude dédaigneuse ensuite redoubler d’éloquence par de nouvelles propositions sans doute malhonnêtes masquées sous un vernis d’harmonieuses stridences pour alors sombrer dans les chants mélancoliques bien connus de ceux qui crient seuls dans le silence indifférent de la nuit et l’instant d’après, rire aux éclats de la situation puis reprendre le début du cycle ajoutant ici ou là quelques moqueuses modulations gazouillées. Si Gilbert m’avait parlé à travers une onde radio pourquoi ne me parlerait-il pas à travers des sonorités naturelles ? J’essayais longuement, sans réussite, de rapprocher un seul de ces sifflements des sons utilisés dans la langue française. La durée et l’intensité de ces cui-cui me poussèrent à me lever pour saisir le magnétophone, le placer sur la fenêtre et enregistrer le monologue du merle.
Un peu plus tard, je me levais à nouveau, la tête comme une enclume sur laquelle des marteaux de neurones venaient s’exploser, kamikazes d’idées, flash, possibilités, décharges d’éventualités, thèses d’hypothèses incapables de synthèse et je me retrouvais dans la salle de bains. Le VMC(1) se mit en route, je le fixai. Il me soufflait des bribes de phrases, des bouts de pensées, des morceaux d’intuitions solubles dans l’air humide d’une salle d’eau. Images de vieux dessins animés, yeux globuleux, au centre de Tout, cercle concentriques, mystère ventilé, envoûtement général, danse mystique de l’hypnose, cercles concentriques, avant-arrière, corps humain bouge sur pieds fixes, mouvements quasiment imperceptibles des arbres sous l’effet du vent, craquements déraisonnables de branches de l’esprit, branche coincée dans les rayons d’une roue, clac-clac-clac-clac, cercles concentriques, Village au centre, Mouvement du centre vers l’extrémité, Clé de voûte de l’envoûtement général, sinueuses circonvolutions, volutes d’air brassé, cercles concentriques, « jamais sortir par la porte, jamais », maharadjah Mais, vol yogique, lévitation, mon corps planant au dessus de la surface des choses libéré de l’attraction terrestre, clac, clac, clac, clac font les mâchoires de l’esprit mangeuses de somme, les cercles sont de moins en moins concentrés. J’étais là à écouter le bruit du ventilateur, il froufroutait un son « fffff » activant une fuite des sens mené tambour battant sur les pistes d’un rallye cérébral et l’instant d’après, je me retrouvais dans le lit. En fait, je crois que je n’avais jamais bougé. L’insomnie me poussait à ne pas sortir de ces pistes, à essayer de trouver une voie lumineuse dans ce labyrinthe mental où planait des ombres de nuages aux silhouettes humaines poussé par le vent nocturne sous les directives du merle conspirateur. Ombres d’une grande femme et d’un petit homme en chapeau melon qui apprennent aux gens à vider leurs esprits, à ordonner les pensées souvent confuses qui les assaillent en flots chaotiques afin de renforcer leur dimension spirituelle et d’atteindre le repos profond. Vivre dans la plénitude et l’harmonie cosmique, goûter au bonheur d’exister, se reconstruire dans un habitat humain flambant neuf décoré par leurs soins et sur lequel, ils finissent par avoir une emprise totale à l’image de celle que nous croyons avoir sur les objets qui nous entourent. Quelles étaient leurs intentions ? Pourquoi penser qu’elles furent automatiquement mauvaises ? Le meurtre, le meurtre et encore le meurtre, coupables de rêve, étrangers au village en plus, tout le monde serait content. L’esprit d’Anne Marie était un gobelet qui vidé du jus noir des pertes stagnantes avait été rempli d’un soda bleu, bleu de bromothymol, elle n’était qu’un test, cobaye idéal avant, avant quoi ? Jour de marché au village, j’étais un enfant qui tenait la main de sa grand-mère. Nous croisâmes Julie qui accompagnait sa tante. Une main se crispa sur la mienne, tension, je regardai médusé mon aïeule qui surveillait encore du coin des yeux la tante de Julie l’air un peu effrayé. Elle me glissa doucement à l’oreille un secret que j’avais presque oublié :
_Elle, c’est une masque(2)…
Je connaissais la capacité des sorcières à investir un autre corps humain ou celui d’un animal, un chat noir, un corbeau, un hibou, tout cela est bien connu mais un merle ? « Merle à celui qui le dira » souffla Gilbert, ami sacrifié, Julie complice, Anne Marie marionnette et le visage changeant de Géraldine aux yeux blancs. Elle se frotte les mains comme une petite bête malfaisante en me regardant.
_Allez Franck, il est déjà huit heures moins le quart, lève-toi, tu vas être à la bourre ! Allez, j’y vais vite ! A ce soir !
Un baiser se déposa sur mes lèvres desséchées. Je me levais, le magnétophone était toujours sur le rebord de la fenêtre, Géraldine avait ouvert les volets, elle n’avait pas pu ne pas le voir mais elle n’avait rien dit. Une douche purificatrice s’imposait. J’entrais dans la salle de bains, un coup d’œil méfiant sur le VMC qui avait l’air de se tenir tranquille, un autre sur ma trogne boursouflée, héritage caractéristique des nuits difficiles, dans le miroir au dessus du lavabo. Je ne puis m’empêcher d’écouter le bruit de la pression de l’eau qui venait masser ma peau. La douce complainte du pommeau me berçait les tympans. Au loin, j’entendais le bruit du chauffe eau et je regrettais un instant de ne pas enregistrer ce moment intime dont je me disais que j’aurais, si j’étais mort, bien profité pour venir tranquillement parler à un ami vivant.
J’emportais le magnétophone à l’atelier. Mon associé Fred était en tournée, j’avais une machine à monter, quelques clients passeraient peut-être, le téléphone sonnerait sûrement mais j’aurais largement le temps de réécouter le chant du merle. Je nettoyais les bruits de fond à l’aide d’un logiciel mais il n’y avait rien d’exploitable sur la bande à part les sifflements du merle bavard rythmé sur la fin de la cassette par quelques ronflements, sans doute les miens. Le seul mystère était peut-être de savoir comment Géraldine avait pu si bien dormir avec ce boucan. Cette nuit là, mes pensées n’étaient pas claires, pour que Gilbert vînt me parler, il eût fallu que je pense à lui et que je l’interroge. Cette voix, ces voix que tous ces gens issus de différents pays dont la plupart, à mon avis, sont de bonne foi entendaient, venaient-elles vraiment de l’au-delà ? Elles pouvaient aussi être le fruit de la volonté de ceux qui les écoutaient résultant d’une incroyable capacité pour l’instant inconnue du cerveau humain que je nommerais horriblement à l’instar de la ventriloquie, la « cerviloquie ». Aucune preuve bien sur, juste des intuitions qui fusaient sur le fil de l’eau suintante de mes pensées. Le téléphone sonna, je n’étais pas très attentif à cette cliente qui aimait nous appeler non seulement pour ses fréquents déboires informatiques mais aussi pour nous raconter sa vie plus celles de ses gentils enfants qui avaient eu l’heureuse idée de lui acheter un ordinateur portable il y a deux ans et de ses petits enfants, bien gentils eux aussi mais qui se servant de l’ordinateur de mémé s’avéraient être de redoutables aspirateurs à virus. J’écoutais les petits silences entre ses bruits de respirations, les courts sifflements préparatoires ou ceux qui suivent l’articulation d’un son. Ces silences me semblaient plus qu’éloquents, une voix se cachait peut-être derrière cette voix qui n’avait finalement rien à me dire et qui étirait ce rien parce que cela devait lui faire du bien. Une excuse bidon et je profitais de cette pause pour saisir le magnétophone et enregistrer la suite de la conversation en le laissant assez loin du haut parleur pour éviter les larsens. J’étais conscient que tout cela devenait préoccupant pour ma santé mentale et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de le faire. J’interrogeais mentalement Gilbert et j’entendais :
_…J’ai mon Jérémy qui s’est fait mal au football, une entorse à la cheville enfin on m’a dit que c’était pas grave mais si vous saviez ce jour là, comment ma fille Nicole était mal lunée ! Elle m’a dit que si j’appelais toutes les heures, la cheville ne guérirait pas plus vite ! Non mais vous vous rendez compte avec tout ce que j’ai fait pour eux ! Bon, je voudrais pas vous déranger avec mes histoires. Alors l’ordinateur, quand je veux aller sur l’internet…Au fait, je vous ai parlé de Gérard ? Il a trouvé un nouveau travail, j’étais bien contente parce que…
D’habitude, je la coupais pour essayer d’en venir au fait mais aujourd’hui, je laissais couler son flot de paroles et la conversation ou plutôt son monologue avait du durer une bonne heure. Au moins, j’avais fait une heureuse mais, là encore, pas de Gilbert sur la bande. Je rentrais bredouille de cette journée éreintante passé à traquer un mort voire à le harceler. Je ralentis devant la maison d’Anne Marie mais je ne pus me résoudre à aller l’interroger sur les visiteurs nocturnes, je ne me sentais pas en état de le faire sereinement. Devant chez moi, des enfants jouaient au football, ils criaient bienheureux quand l’un d’entre eux tira une chandelle qui propulsa la ballon à presque dix mètres de hauteur puis le cuir vint rebondir juste à coté de moi. Les rebonds sur le goudron sonnaient comme des explosions. Bom ! Bom ! Bom ! Je suivais le ballon en me penchant légèrement pour percevoir toutes les subtilités de ces sons graves. Une fois qu’il roula à terre, je le saisis des deux mains et le portait à mon oreille. J’entendais un vague souffle comme dans ces coquillages vides où l’on entend la mer. Je le fis rebondir une fois, deux fois, trois fois. Les enfants m’entouraient, intrigués. Je regardais ces petites têtes qui me suivaient comme ils auraient suivi le joueur de flûte de Hamelin. Je levais l’ index de ma main droite, je le guidais vers le ciel, je vis les enfants m’imiter cherchant quelque chose entre les nuages sans doute pour leur permettre de récupérer leur ballon mais peut-être pensaient-ils déjà à autre chose, à un nouveau jeu que leur proposait silencieusement un adulte. J’aurais voulu que ce moment dure une éternité, je me sentais en phase avec eux quand un garnement moins patient que les autres lâcha, le regard renfrogné et les poings fermés :
_ Monsieur, tu nous rends le ballon, il est à moi !
Je reconnus Kévin, le fils de Julie, et ce fait me troubla.
_Ah, pardon !
Je jetai le ballon et je m’enfuis avant qu’ils ne me questionnassent. Sûr qu’ils allaient rapporté cela à leur parents, une rumeur allait gonfler et rebondirait dans chaque maison du village. Géraldine allait s’affoler, mes parents s’inquièteraient, le souffle prisonnier du ballon m’en voudrait à vie de ne pas l’avoir libéré. Manque de sommeil, idées tordues, je ressentais le besoin de me passer un peu d’eau sur la tête, j’ouvris le robinet dans la cuisine et je fus émerveillé par son chant. Magique écoulement d’eau que l’animal évier avale goulûment, spectacle fascinant ! Je laissais couler l’eau et j’enregistrais ce son qui me berçait l’esprit de mille voluptés.
_Franck, qu’est ce que tu fais ?
C’était Géraldine, je lui fis signe de se taire avec mon index sur la bouche. Son visage passa d’un sourire amusé à la grimace crispée, au bord des larmes. Elle stoppa l’enregistrement, prit le magnétophone et le jeta violemment contre le mur. Je n’entendais plus l’eau couler, l’idée me traversa qu’elle aussi avait cédé aux cercles concentriques de l’hypnose généralisée du village avant qu’elle se mît à crier. Ses cris et les expressions inquiètes de son visage me ramenèrent à une certaine réalité. Je ne savais plus trop que dire alors je lui dis simplement que j’avais mal dormi et que j’étais fatigué, perturbé, confus. C’était inutile, il me semblait qu’elle était au courant de toutes les choses qui se passaient dans ma tête. Je craignais la nuit qui arrivait et en même temps, je la désirais ardemment.
Je m’endormis tôt mais vers trois heures du matin, j’eus le malheur d’ouvrir un œil et de voir à coté de moi à la place de Géraldine une tête de libellule souriante posée sur un corps de femme. Les contours de sa gueule était flous, ils semblaient être mouvants. Je restai immobile, stupéfait par cette impression de déjà vu et pétrifié à l’idée de ce qu’elle allait peut-être refaire. Ses traits ne tardèrent pas à se modifier et la libellule laissa place à Anne Marie allongée, lascive dans une robe de soirée mauve. Elle approcha une main de mon visage et m’attrapa le nez comme on saisit un biscuit apéritif puis fit mine de le croquer avec des dents d’une blancheur irréelle, digne des stars hollywoodiennes. Le rire de Gilbert résonna, il avait soudain pris la place d’Anne Marie et me montrait son pouce coincé entre l’index et le majeur de sa main gauche. Ce pouce était censé être mon nez. Mon père faisait déjà ce grossier tour de passe-passe qui m’amusait beaucoup peut-être parce que j’avais la joie, après deux secondes de surprise dues au fait que les enfants pensent parfois que leurs parents ne mentent jamais, de lui montrer que je n’étais pas dupe du subterfuge. Son pouce ne pouvait pas être mon nez puisque ce dernier était encore sur ma figure. Parfois, je vérifiais tout de même pour être certain de ne pas dire de bêtises puis, jusqu’à un certain âge, je réclamais : « encore ! encore ! encore ! ». J’étais pourtant loin ce soir là de vouloir m’amuser à demander des « encore ! ». Le visage de mon ami n’était qu’une tache d’ombre atténuée, moins sombre que le reste de la chambre. Il était impossible de distinguer nez, bouche ou oreilles mais deux yeux lumineux, les yeux de Gilbert me fixaient sans ciller comme s’ils en avaient perdu la capacité.
(1) VMC : Ventilation Mécanique Contrôlée ici une bouche de ventilation dans une salle de bain.
(2) masque : désigne ici une personne qui pratique la sorcellerie.
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