19/12/2006
Meurtre et tortues

Préambule : il m’arrive de plus en plus souvent de substituer un rêve de réalité à la réalité même. Il s’agit là d’un processus cérébral extrêmement pratique pour transformer et évacuer les affres de la vie et autres actes dérangeants mais il semble qu’à force d’en user, ce mécanisme mental en vienne à se déclencher automatiquement. C’est ainsi que même si les lignes qui vont suivre pourrait fournir l’unique preuve de ma culpabilité, je me sens obliger de les écrire et de les écrire maintenant avant d’avoir complètement falsifier tout souvenir de cette soirée. Voilà comment ça s’est passé du moins voilà ce que je peux encore transcrire à l’instant où j’écris ces lignes.
* * * * *
Dans l'eau noire d'un lac teinté du doux éclat de la lune, j'aime me mirer et voir resplendir sur mon visage la grâce des choses fanées. Je scrute ton regard de victime affolé par la proximité de la mort. J’entends se dissiper en ondes murmurées tes grognements plaintifs aux accents du remord.
Ta voix crache des lambeaux de chairs vocaliques mais bientôt tu ne seras plus qu'un bruissement squelettique. Tu voudrais voir monter chacun de tes ahans vers des nues compassionnelles mais ils s'enfoncent dans la boue silencieuse comme ton cou coupable rentre dans tes épaules désespérées. Comprends donc, l'inintelligible, que je ne puisse te relâcher dans la nature, tu chercherais à te venger d'une manière ou d'une autre et je ne tiens pas à me compliquer la vie avec toi. Tu remues, tu grognes sous ton bâillon bleu, peut-être cherches tu à me dire que j'aurai affaire à la police mais connais-tu le nombre de crimes qui ne sont jamais élucidés? Un jour, ton corps sera retrouvé dans le meilleur des cas boursouflé et teinté par le liquide que tu seras condamner d'avaler dans quelques minutes mais après? Je t'offre le retour à l'eau originelle. Du placenta maternel à l'eau froide de ce lac infesté de tortues voraces, il n'y a qu'un pas, minuscule et insignifiant pour le reste du monde mais grandiose pour toi car il représente ce que tu as de plus cher : ta vie. Tout n'est que mouvement et passage, les êtres vivants ne sont finalement que des passagers du temps qui parfois laissent des traces génétiques. Entends-tu le bruit du plongeon de la tortue vigie qui se précipite du vieux tronc vers l'abîme visqueux afin d'avertir ses consoeurs de l'arrivée imminente d'un trésor nourricier? Imagine la vie de ces tortues venues de Floride, capturées dès l'enfance pour être vendues ici à des gamins capricieux qui se débarrasseront d'elles dès qu'elles grandiront. Ainsi, ils les jettent dans ce lac et avides de nourriture, elles dévorent dans le froid tout ce qu'il leur est possible de manger loin de la terre qui les a vu naître, abandonnées dans ce ghetto liquide après avoir été nourri avec affection et logé dans une boîte en plastique représentant un petit îlot où trône un simulacre de palmier trop vert pour être honnête. Ce ne sont que des tortues et toi tu es humain, me diras-tu. Tu voudrais peut-être que j'abrège tes souffrances mais en te parlant ainsi, je te fais honneur comme l'on honore l'animal tué en mangeant sa chair, sa cervelle, ses viscères et en rongeant jusqu'au plus petit de ses os. Tu ne vas pas mourir pour rien. Tu es le sacrifice qui va nourrir des tortues et faire naître un homme nouveau. Bien plus que cela, je l'avoue, tu vas me servir d'expérience littéraire car je n'ai encore jamais tué un de mes semblables. Pour vraiment connaître les sensations que procure le meurtre, il me faut l'expérimenter. En cela, tu es une bénédiction aussi je me dois de te respecter. Tu es celui que j'attendais, mauvais et menaçant envers ma compagne dans un parking isolé, je n'aurais pu rêver mieux. Tu n'as pas eu le temps de la frapper, de la violer, de la dépouiller de ses biens peut-être d'ailleurs n'avais-tu aucune de ces intentions? Qu'importe...
J'aimerais aussi expérimenter autre chose, là nous deux dans la nature sous le regard bienveillant de la grande dame de la nuit. Ta position soumise m'incite à cet acte et l'excitation de ce moment d'exception dans une vie qui n'en était plus vraiment une depuis l'enfance, m'incite à m'adonner aux plaisirs de la chair, à nous unir l'espace d'un instant avant que tu ne coules à jamais dans l'eau de l'oubli. Ta présence m'a écarté du chemin de la routine, j'ai quitté les sillons de l'ennui quotidien pour aller labourer les champs exquis de l'inconnu. Ah que tes fesses brillent dans la clarté obscure! Divine brillance blanchâtre! Elles ont la rondeur de la lune, elles tremblent comme les étoiles scintillent. Je ressens au plus profond de mon être leur pénétrante douceur. Tes poils drus caressent mon cinquième membre. Nos chairs se mêlent en va et vient scandé par le traditionnel couple attraction/répulsion : "Tu me haimes, je te mhais". Je m'étonne de ma forme sexuelle, tes grognements sont devenus halètements, se pourrait-il que tu jouisses toi aussi de ce moment magique? Je râle longuement au bord du gouffre des plaisirs sous la lune soudain devenue rouge barbaresque. A l'adolescence, on se dit souvent que les conseils paternels sont inutiles mais ce soir, je m'aperçois à quel point "avoir toujours un opinel sur soi et de la corde dans sa voiture" peut être utile. Merci papa! Maintenant, je dois trouver une grosse pierre qui m'assurera que tu ne remonteras pas de sitôt à la surface. Cesse donc de gémir et apprécie le silence qui nous entoure, apprécie les mystères de la nuit, cette sombre entité que des siècles condamnent pour d'obscures raisons comme la sexualité ou la mort. Que serions nous sans elles? Que deviendraient les peurs enfantines sans la terreur des ombres? Chantais-tu toi aussi dans l'escalier sans lumière pour éloigner les fantômes? Nourris toi de ce qui t'entoure plutôt que de condamner à tout va.Tranquillement, je finis ma besogne nullement inquiété par la possibilité d'être découvert. Je regarde tes yeux injectés de peur rouge et de noire colère une dernière fois puis j'observe, un carnet à la main, ton corps couler dans ce lac des Yvelines. Je me sens bien mais déjà, je te regrette, j'aurais sans doute du faire durer ton supplice. Mon sentiment de toute puissance disparaît peu à peu en ondes concentriques. Je m'essuie la bouche comme si je venais d’engloutir un plat trop gras et je regagne ma voiture à pas de velours.
Me voilà arrivé à mon domicile, j'entre le menton bien haut et là, sur le canapé gît recroquevillée ma compagne en pleurs. Je me sens à nouveau dominateur face à une proie désespérée que je m'empresse de rassurer.
_Tout va bien désormais.
_Qu'est ce que tu as fait? Qu'est ce que tu as fait?
Je me sers un verre de porto.
_Ce garçon, je...je le connaissais.
Je n'éprouve nullement le besoin d'en savoir plus. Un homme nouveau est né en cette nuit de Décembre.
_Il ne t'ennuieras plus...Jamais...
Les sanglots se multiplient et rendent incompréhensible ses tentatives d'articulations de mots.
Je bois le liquide de la couleur du lac et ma conscience dédie ce verre à la santé des tortues abandonnées.
02:55 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Litterature, meurtre, tortues



Commentaires
Extrait de Steady Bicycle Of France (12)
Le retour dans la chambre n°21, c'est un peu comme étouffer dans l'amour d'un autre. C'est disparaître dans le coeur d'un chien, d'une femme, d'un gosse, de parents aimant. Merde! C'est mourir. C'est le retour à l'obscur de mon âme baignée dans les herbes macérées. C'est vomir sans fin, se bousiller la gueule sur les coins de meubles, de lavabo, de lit. S'ouvrir et se ré ouvrir les plaies du visage.C'est aussi rentrer dans le bocal et s'agripper à son nombril, son "j'oublie que je ne suis qu'une merde d'occidental". Et Mimou de me le rappeler à chacun de ses retours. "J'ai du faire des dépenses. Mais il reste du fric sur ton compte mon gars. T'inquiète. " Je reconnecte. Déconnecte. Avale une tasse dans le bain où j'ai omis de faire couler l'eau.
La suite: http://andy-verol.blogg.org
Ecrit par : Andy Verol | 18/12/2006
alors, bonjour Monsieur, comment dois-je vous nommer ici ?
Sinon, ce texte, c'est épouventable, épouventablement prenant, entraînant, comme certains autres textes qui me donnaient la chair de poule là-bas (je me rappelle l'histoire du périphérique, du clochard entre autre)...
Bref, monsieur M (?) en grande forme
Bon, je cesse de bavasser, j'ai des choses à lire
Ecrit par : hyène | 06/01/2007
Voilà un problème auquel je n'avais pas pensé. Tu peux m'appeler comme tu veux M, Maurice ou Cyril. Merci de passer par ici sur ce nouveau blog pas encore très "habillé".
Ecrit par : cyril | 06/01/2007
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