22/12/2006

Changer de vie(1)

Un joli visage féminin se reflète sur la carrosserie rutilante d’une Mercedes noire. Les phares lancent des clins d’œil complices lorsque j’actionne l’ouverture automatique des portes. La fille prend place à mes côtés et arrange délicatement sa chevelure d’un geste ample et élégant.  Ses doigts en charpie : des petits bouts rouges de chair ensanglantée sous des éclats de peau déchirée sans doute à coups de dents font éclore dans mon esprit les fleurs malades de son angoisse. Sur le parking, une centaine de jeunes adolescents, tous de sexe masculin, tapotent de concert sur leur téléphone portable.

Nous sommes dans l’ère du Tout-Com, les sms, chats et courriels confisquent peu à peu la Parole. Une nouvelle vie pour l’écrit ! Une aubaine pour ressortir Grammaire de son mouroir ! Un bonheur régénérant pour les timides et autres handicapés de l’oral dont je fais partie ! Mais voilà que la langue perd un peu de sa chair, les voyelles s’envolent et reste des squelettes d’abréviations aux os tranchants. Les obstacles vocaux ont gagné le steeple-chase du Verbe, consonne, consonne, qu’on sonne la retraite ! Appel urgent à la cavalerie de l’orthographe ! En SMS s’il le faut !

Les difficultés respiratoires de ma compagne emportent la guerre des décibels sur le bruit du moteur diesel. La Mercedes noire avance lentement vers un immense portail en bois. Cent têtes se tournent vers nous en un instant, l’essaim d’adolescents se rassemble autour de la voiture. Des rictus menaçants balafrent ces faces ténébreuses. Une rumeur assez vague prend forme peu à peu, les sons issus de leurs bouches entrent en phase et fuse quelques « nique ta mère » bientôt inaudibles, engloutis par un chœur de « Gloire à Bouddha ! ». Pupilles dilatées de mystique colère, des dizaines de visages acnéiques collent leurs lèvres vibrantes aux vitres de la berline et les maculent de traces de graisse humaine et de buée troublante.

Soudain, la jolie fille à coté de moi qui n’est autre que ma petite amie officielle depuis six ans lève ses mains vers le toit de la voiture, ses yeux sont blancs, ses muscles raidis, son corps se contracte à plusieurs reprises comme possédé en une espèce de transe et elle s’écrie, sortant sa grosse langue qui bouge comme un essuie-glace, à l'unisson avec la menaçante assemblée « Gloire à Bouddha ! ». Sous la poussée surhumaine de ces volontés unifiées, la Mercedes s’élève vers les cieux. Un petit cri d’horreur semblable à un de ceux qu’elle pousse lorsqu’elle aperçoit un iule dans sa baignoire se noie dans mes tympans affolés. Un sourire, elle se tourne vers moi, approche son visage, ses yeux ne sont plus que d’immenses iris bleu carnivores, les pupilles ont été dévoré, le blanc digéré !

Sursaut. Je me réveille sur un banc de béton quelque part dans Paris  avant que la voiture que je n’ai jamais eu atteigne le Nirvana ou soit renversée sur son toit. Un petit chien blanc aux jappements acariâtres semble signaler en tirant sur sa laisse que mon sursaut a perturbé la quiétude de sa promenade. Sa maîtresse, hypnotisée par un charme canin inefficace sur ma personne, le laisse pisser au pied de mon banc.

_Ah, il est charmant votre caniche !

_Shiva, enfin ! Il a ses petites habitudes, vous comprenez, c’est son banc préféré !

_Ah, bon ! D’accord…

Je souris bêtement faute de trouver quelque chose à dire. Je n'ai pas droit aux excuses, dormir sur un banc comme un clochard, fâcheuse habitude, et le banc préféré de Shiva ! Je ne mérite que la sentence de l’urine canine. Place Dauphine, je te reconnais maintenant. Je dormais alors que j’ai tant de choses à faire. Je dois changer de vie et je dois le faire vite.

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