29/12/2006
Mémoire cachée
Sur l’ovale d’un lac rose pale flottent tes yeux brillants qui découvrent le monde. Epaulé de deux radars sur les côtés et d’un sonar à deux narines au centre, ces espions de l'âme inspectent le moindre mouvement, bruit, signe, tentent de décrypter la moindre parole qui servira à bâtir un être humain futur.
Bientôt, tu pourras imiter nos postures verticales et nos encouragements guillerets te pousseront à te dépasser. En s’éloignant du centre de la Terre, ton cerveau s’élèvera vers la lumière des cieux. Tu marcheras seule, ton corps ne vacillera plus, cambré, tête en avant et coccyx en arrière, à chaque fois que, témérairement, tu avanceras un pied.
Tes babils sculptés par la mémoire s’articuleront en langage et tu économiseras un peu de la fantastique énergie des premiers âges, gaspillée à crier, à pleurer, à rire, à t’agiter frénétiquement pour pouvoir communiquer.
Tu oublieras sans doute qu’à la perception de la sonnerie du chauffe-biberon, tu applaudissais ; ton visage n’était plus qu’un immense sourire qui aspirait l’attention émerveillée des humains qui t’entouraient. Te souviendras-tu de ces multiples séances de clapping, de ces pressions, plus ou moins brutales, exercées sur ton petit corps aux os encore souples pour en extirper les glaires prisonnières ? En caressant le chat de ta grand-mère au sortir de la petite enfance, te remémoreras-tu comme tu te précipitais jadis sur l’animal mystérieux agitant le bras que ne tenait pas ta mère et hurlant d’incompréhensibles onomatopées ? Reverras-tu surgir de l’inconscient, le regard effrayé du félin domestique qui contrastait avec ton bouillonnant enthousiasme lorsque, sans méchanceté, tu jetais vers l’animal ton biberon vide pour établir un contact amical avec la fourrure de la pure créature qui n’exprimait alors qu’une envie : fuir, quitter cette pièce habituellement si paisible et soudain devenue cauchemardesque au plus vite. Qu’adviendra-t-il de cette serviette bleu à carreaux qui t’occupait durant des heures où tu la pétrissais, la pliais, l’agitais, la malaxais, la serrais de toutes tes forces avant de la jeter à terre? Teinteras tu tes rêves du bleu foncé si singulier de ce géant tissu un peu rêche qui régalait tes menottes ? Que deviendront tes compagnons préférés : l’éléphant turquoise en peluche que tu embrassais si souvent avec des expressions de petite maman et l’élégante Mistigrette en robe de velours rouge que tu chérissais de tendres regards et de gestes doux ?
Ils seront sûrement remplacés comme d’autres jeux remplaceront le désopilant lancer de sucette, ce prodigieux artefact qui en plus de t’éviter d’avoir les pouces rongés, te permet de mastiquer tes angoisses et de manager les humains aux sourires idiots mais bienveillants qui t’encerclent.
Le souffle des souvenirs plus ou moins fidèles de cette époque qui te seront contés durant des années fera battre le voile qui recouvre ta mémoire cachée. Par défaut, tu bâtiras l'histoire de tes premiers âges.
01:10 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : bébé, mémoire, langage




Commentaires
l'humain en devenir, sans doute, faible, imparfait (?), en apprentissage du mouvement et de la parole, mais cet humain je crois, et il est difficile de le percevoir, est ou possède encore la part de l'ange. Elle pourra retrouver au travers d'autres bambins les mêmes difficultés, les mêmes gestes ou attitudes que sans doute nous avons tous eus, mais, comme chacun aussi, elle oubliera ce que les anges lui disaient encore pendant son sommeil. As tu vu, Maurice, le sourire de l'enfant qui dort ? Toute la magie du monde est là
Ecrit par : hyène | 19/01/2007
heu....tu peux en ôter quelques louches s'il te plait ?
Ecrit par : hyène | 19/01/2007
Une attaque en règle de hyènes bloggueuses. Ok, je n'en garde qu'une. Je viens d'entendre Adamo (le chanteur) qui parlait de "la part de l"ange" le titre de son dernier album qui est une expression (que tu dois connaître parce qu'elle colle parfaitement à ce que tu dis) utilisée par les viticulteurs ou dans les inventaires nationaux pour désigner tout ce qui disparaît, s'évapore - l'alcool ou les objets - sans laisser de trace. Merci pour ton passage.
Ecrit par : cyril | 20/01/2007
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