01/03/2007

1 La voix

Géraldine s’agita, enleva son casque audio et le jeta au loin manquant de peu de s’étrangler avec le cordon qui le reliait à son magnétophone. Elle ressemblait à une de ces faucheuses qu’on vient d’abattre d’un coup de chaussure et qui n’est pas encore tout à fait morte : son corps est atrophié mais ses pattes bougent encore, hagardes. Soudain frappée d’ataxie, sa silhouette vacillait en d’erratiques postures sous le souffle déchaîné de ce qui, de mon point de vue, paraissait être une tempête cérébrale. Poupée désarticulée aux yeux recouverts d’ombre, chacune des cellules de son corps semblait avoir été fouettée par la force tournante d’un coup de pinceau de Vincent Van Gogh. Elle me décrirait plus tard ce que j’interprète aujourd’hui ainsi : différentes variétés de vents aux métalliques stridences s’engouffraient dans ses tympans en spirales bourdonnantes, mélange dissonant de multiples fréquences qui noyèrent d’une grande vague d’infini métaphysique, salée de points d’interrogations gros comme le poing, son sens de l’équilibre. Ses fesses vinrent rebondir sur le carrelage. Les zones encerclant chacune de ses chevilles se contractaient en spasmes irréguliers comme si un petit animal y était retenu prisonnier et essayait désespérément d’en sortir. Elle hurla, les traits du visage tirés au bord de la déchirure. Ses pieds martelèrent les carreaux en granit repoussant des talons une terreur sourde que ses cris ne parvenaient pas à surmonter. Ces mouvements eurent pour effet de la faire reculer sur les fesses du centre de la pièce et elle s’immobilisa complètement lorsque son dos vint frapper le mur du salon des Martin. J’étais paralysé. Je ne pouvais m’empêcher de contempler, immobile et fasciné, ce spectacle inédit. Ma femme (je la considère comme telle même si nous ne sommes officiellement pas mariés) dont j’avais pu apprécier depuis sept années, la force de caractère n’était plus qu’un amas de chair faible, frissonnant de peur et dévoré par ses nerfs. Tout à coup, elle hurla de nouveau. Ses cris sonnaient comme des sirènes d’ambulance, chants désespérés de l’esprit ébranlé annonçant à la fois la désintégration de notre vision de la mort, c’est-à-dire la cessation complète et définitive de la vie, et la naissance d’une nouvelle idée de la finitude soudain apparue dans toute son incongruité. Une voix sortie de nulle part était venue concasser quelques certitudes réputées incassables au point de faire trembler l’ensemble de son édifice corporel qui n’avait pu que s’écrouler au sol. Elle n’essayait même pas de se relever, refusant d’un œil trouble ma main tendue. Je ne l’avais jamais vue ainsi. J’éprouvais de la peine pour celle qui partageait ma vie mais en même temps, je ne pouvais réprouver une excitation comme jamais je n’avais ressentie. Pour la première fois, notre expérience fonctionnait, j’étais presque jaloux qu’elle en fût le premier témoin. Après de longues minutes passées à la réconforter où elle pleurait sans pouvoir articuler la moindre parole, nous pûmes envisager de réécouter la bande, du moins je décrochais après un bombardement d’arguments sur un être groggy, l’autorisation de pouvoir le faire. Elle n’avait pas formellement identifié la voix de Gilbert mais qui peut se targuer de reconnaître le timbre de voix d’une âme ? D’autant plus que nous utilisions un fond sonore diffusé par un transistor portable calé sur l’onde de Jurgenson, c’est à dire vers 1480 kHz sur les ondes moyennes, pour faciliter les contacts avec l’au-delà comme nous l’avions lu sur un site internet. Je posais le casque malmené sur mes oreilles et j’enclenchais le bouton lecture d’un doigt peu assuré. Ce geste allait changer ma vie, moi que la mort en tant que fin absolue avait toujours terrifié, j’en étais persuadé. Le grésillement de la fréquence fut bientôt couvert par le micro de Géraldine :

_Ca marche pas Franck, on devrait changer de question. Je pense qu’il faut pas parler d’Anne Marie.

_Boaf !

_Comment faire ?

Puis une voix, une drôle de voix, plutôt grave, monocorde, sereine, trop peut-être comme désincarnée mais je n’arrive à saisir qu’une groupe sonore, « ach », au milieu d’une phrase.

_Alors…tu as entendu, tu as entendu ?

_Je n’ai pas bien compris les premiers et les derniers mots, juste « ach » au milieu, c’est ça ?

_Non…enfin oui, il…il parlait bizarrement comme s’il se moquait de nous. Il a dit… « Vas-y à la hache, racaille ! »

Je sentais un léger sourire surfer sur mes lèvres. Il ne tarda pas à étreindre les flammes affolées du regard de Géraldine et à apaiser son corps hypertendu. A certains moments critiques, les sourires apparaissent parfois parés de vertus magiques.

_Ne te moque pas, Franck ! Réécoute ! Ralentis ou accélère la lecture mais vraiment je suis sûre de moi, j’ai…j’ai entendu « Vas y à la hache, racaille ! ». C’est…C’est peut-être un indice sur son meurtrier ?

_Il n’a pourtant pas été tué à coups de hache.

Je réécoutais la bande plusieurs fois et je reconstituais au bout du compte une phrase phonétiquement proche mais sémantiquement différente de celle de Géraldine.

_Maintenant, je suis sûr la voix dit : « Vas-y à l’arrache, ma caille ! ».

« Ma caille » était une expression qu’employait souvent Gilbert lorsqu’il voulait s’encanailler que ce soit pour rire ou pour se faire passer pour un « bad boy » des campagnes. Géraldine se laissa facilement persuadé, je crois qu’elle ne demandait qu’à être rassuré. Le fait d’entendre une voix venue de nulle part, voire de plus loin encore par delà les limbes, s’avérait plus traumatisant pour nous que le sens de ces paroles. Nous avions décidé de jouer avec les morts, de tutoyer l’au-delà pour mettre un peu d’excitation, une pincée d’extraordinaire dans notre vie de couple mais nous ne pensions pas réellement que cela pouvait fonctionner. Visiblement, Géraldine y croyait encore moins que moi. Tout était parti d’un passionnant bonus DVD du médiocre film « la voix des morts » où un couple d’américains, Lisa et Tom Butler, montrait comment ils procédaient pour entrer en contact avec les morts. Nous pouvions les voir en action et entendre quelques « evp » (electronic voice phenomena) recueillis par leurs soins puis amplifiés grâce à un logiciel. Les morts ne semblaient pas parler très fort. Après quelques renseignements complémentaires captés sur le Web, nous nous étions lancés enthousiastes dans l’aventure sans obtenir de résultat jusqu’à cet après-midi. Là, la voix d’une qualité exceptionnelle était quasiment audible au casque, nous n’en espérions pas autant avant de commencer mais désormais nous en voulions beaucoup plus. Nous allions pouvoir aider la femme de Gilbert, Anne Marie, à faire son deuil et j’espérais percer le secret de la mort de mon ami.

Avec une certaine stupéfaction, je vis Géraldine passer en quelques minutes de la terreur à l’excitation de la découverte. Le contact avait été établi mais cet après-midi là malgré de multiples tentatives, nous n’entendîmes plus la voix.

Commentaires

WHAOU ! ça commence très très fort, palpitante cette histoire, tu as de l'encre de Stephen King dans les veines ce n'est pas possible ! Génial ... Je m'en vais lire la suite de ce clic !

Ecrit par : Elisa | 09/03/2007

entendre comprendre, certaines voix qu'on croyaient oubliées, d'autres qu'on pourrait croire ne pas connaître et qui pourtant nous on toujours parlé, sans qu'on les entende, sans qu'on y prenne garde et pourtant

à tout à l'heure, ou plus tard, sur la note suivante ou plus loin, sans doute quoi que.....

Ecrit par : hyène | 16/05/2007

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