02/03/2007

2 Anne Marie

Anne Marie Martin avait toujours été un être à part. Elle venait de la capitale. Elle faisait du théâtre. Sa singulière façon de s’exprimer, sa sophistication éclairée, sa façon de s’habiller, son aisance à porter des vêtements qui semblaient toujours lui avoir été taillé sur mesure, sa démarche souple et élégante, son maquillage discret et appliqué, tout cela et d’autres petites choses encore contrastaient avec les autres femmes du village. On l’appelait « la dame de la ville » ou  « Madame l'intellectuelle ». On la disait arrogante mais beaucoup enviaient en secret son élégance et sa stature tout en sachant au fond d’eux-mêmes que tout l’or du monde ne pourrait leur acheter cela. C’était autre chose qu'un bien matériel, une chose agaçante qui froissait les susceptibilités. Sa présence était parfois perçue comme une insulte, comme si à chaque fois qu’elle se montrait, sa silhouette chuchotait à l’oreille des autochtones : « Vous êtes des ploucs et vous ne serez jamais que des ploucs ! » Chaque ondulation de ses hanches lorsqu’elle marchait sur le podium invisible de la place du village répétait le mot ploucs ! Un pas et ploucs ! La parole de la chair d’une de ses fesses qui s’affaissait et s’étouffait dans un jean vintage à chaque enjambée mais d'aucuns entendaient crescendo les hurlements méprisants de ce corps étranger : ploucs ! ploucs ! ploucs ! ploucs ! Elle n’avait pas vraiment essayé de s’intégrer, elle n’en avait ni le temps, ni l’envie et la majorité des villageois regardait cette poupée de porcelaine en chiens de faïence. Sa façon paraissant faussement mystérieuse, hautaine et très affectée de dire « Je ne sais pas » à la Marguerite Duras, cette manière caractéristique de ne pas écorcher le langage, de se jucher sur ce « ne », cet adverbe tabouret de la forme négative et de toiser de cette hauteur verbale la populace bredouillant ses « Bin, j’en sais rien ! » ou « Hé bé ! Je sais pas ! » dérangeaient vraiment les gens d'ici. Elle résistait au langage de masse, à cette autarcie du verbe. C’était une rebelle au système d’économie linguistique local qui faisait que d’un juron ou d’un grognement beaucoup, ici, se comprenaient. Ceux qui ne comprenaient pas se taisaient et faisaient mine d’avoir compris alors qu’elle tiquait, les traits du visage pincés, et demandait des précisions à coups d'agaçants « Je vous demande pardon ? ». « Va te faire pardonner ailleurs ! », les entendais-je penser. J’en avais ouï des commentaires désobligeants à son propos, en particulier, issus de la bouche de femmes plus âgées :

_Regarde moi là, celle-là ! Pour qui elle se prend ? Ca s’écoute parler et ça sait même pas faire les vitres. L’autre samedi, je la voyais faire, en talons aiguilles ! Les carreaux de la porte fenêtre de sa salle à manger étaient encore plus sales qu’avant qu’elle ait commencé ! Ah ça pour faire la belle avec son chapeau à fleurs séchées, elle est un peu là ! C’est vraiment la parisienne à la campagne alors que son fainéant de mari dort toute la journée quand il est pas au bar. Je te le bougerais moi, le gros Gilbert ! En plus, il paraît que cette couleuvre de fils Martin va souvent se promener dans le jardin de sa voisine…

Sous les moisissures de ces propos rampants se cachait souvent le fond d'une vérité partagé par l’ensemble de la communauté. Malgré nos différences, moi et Géraldine apprécions sa compagnie mais nous avions parfois la sensation, jusqu’à la mort de Gilbert, qu’en retour elle ne pouvait nous accorder qu’un peu d’attention. Nous ne suscitions pas vraiment d’intérêt pour elle. J’étais l’ami de son mari et Géraldine était la compagne de cet ami sans plus, peut-être parce que par exemple, nous étions incapables de citer Martin Heidegger au milieu d’une conversation comme elle aimait parfois à le faire. Quand elle parlait, nous nous taisions. Elle avait le pouvoir de verrouiller des sujets par la puissance de son verbe et ce, de manière définitive. Même si nous n’étions pas d’accord, nous ne savions pas toujours comment formuler nos opinions, nous sentions qu’avec elle, nous devions parler autrement et faire des efforts de syntaxe et de réflexion pour essayer de se hisser à son niveau. Complexés par notre manque de culture générale, notre parole s’enferrait parfois dans de silencieuses prisons. Anne Marie parlait si bien et avec l’accent de la télévision, s’il vous plaît ! Par contre, elle discourait dans un jargon que nous comprenions vaguement, saupoudré de références que je ne connaissais que de nom. Sous ce vernis rutilant, je dénichais parfois un propos creux et suffisant. Nous n’avions pas les mêmes centres d’intérêt, pas les mêmes goûts musicaux ou cinématographiques et nous n’allions jamais au théâtre. De toutes façons au village, il n’y en avait pas. Finalement, notre seul point commun s’appelait Gilbert et ce drôle de magicien avait la capacité d’arriver par moments à faire vraiment passer le courant entre nous sur des sujets divers comme le besoin d’avoir un téléphone portable qui sonne souvent pour se donner de la prestance et se sentir moins seul. 

Depuis la mort de son concubin, nous nous étions rapprochés d’elle, Anne Marie semblait si isolée dans ce village hostile. Cette hostilité s’était quelque peu transformée en pitié après le tragique évènement. On ne l’aimait toujours pas mais on la plaignait même si parfois, j’avais l’impression que pour les plus aigris, elle avait payé pour sa prétention, elle n’avait que ce qu’elle méritait. Malgré ses grands airs, elle était enfin devenue leur égale face à la mort. Les choses rentraient dans l’ordre.

 

Gilbert était mort au mois de Mars, deux ans avant notre expérience. Ce fut un véritable séisme dans le village. Un assassinat ! Je ne me souviens pas depuis ma naissance que le village ait connu ça. La peur gerçait les visages des indigènes, elle engendrait les rumeurs les plus abracadabrantes et les accusations les plus délirantes. J’avais posé des vacances durant cette période. Gilbert avait deux soeurs qui n’habitaient plus la région aussi je décidais de m’occuper de toutes les formalités pour l’enterrement. L’église, le service funéraire, faire des listes et rassembler l’argent pour les couronnes de fleurs, avertir les connaissances les plus lointaines de Gilbert en collaboration avec Anne Marie mais aussi apaiser les rumeurs les plus dangereuses pour la santé mentale de cette dernière pas encore habituée à ces mesquineries galopantes. Elle était abattue, des gens du village venaient la visiter et elle, restait prostrée ou parfois délirait. Les mots et les silences n’étaient plus que des couteaux qui dansaient indécemment sur la plaie béante. Elle ne voulait certainement pas voir ces villageois qui venaient souvent se repaître de sa tristesse et en profiter pour observer la décoration intérieure de la maison et d’autres petits détails domestiques sous couvert de compassion mais elle n’avait ni la force ni le droit de les repousser. Je n’osais pas le faire à sa place, j’essayais seulement de tempérer le voyeurisme de certains. Parfois, elle se mettait à parler seule ou au mort sous les yeux effarés de l’assistance :

_Gilbert…On t’a tué…A coups de barre…T’es pas mort, on t’a tué !...Meurtrier indéfini on, on, on, on !...J’entends des pas qui s’approchent…Ils viennent pour moi…Des couleurs, des formes floues, des paroles et la mort au bout…Tu es parti sans moi…Qui est l’enfant de salaud qui t’a fait ça et pourquoi ? Pourquoi ?? Pourquoi ???

J’avais demandé aux gens qui venaient la visiter de ne pas l’interroger sur les circonstances de la mort, d’éviter les questions policières ou grossières du style : comment ça s’est passé, vous avez trouvé le corps à quelle heure, à quel endroit ? Comment il était exactement, vous avez pas pris des photos ? Combien d’hématomes? Il y avait beaucoup de sang ? Ca vous a pas taché le canapé ? Vous n’avez pas une idée de qui a pu faire le coup ? Pas d’allusion non plus à la liaison Gilbert-Lucie mais certains répliquaient : « Alors, elle au courant ou pas ? Parce que sinon je pense qu’il faudrait quand même lui dire, enfin bon, c’est toi qui la connaît, fais comme tu le sens mais bon…». Je m’interrogeais : venaient-ils pour le deuil ou seulement pour satisfaire leur morbide curiosité ? Parfois, les questions sortaient des bouches de parents très proches de Gilbert et là, il me semblait que je perdais toute légitimité à trancher notamment sur l’affaire de la liaison mais globalement face au chagrin d’Anne Marie, ils se tenaient tranquilles. Il me fallait aussi faire taire ceux qui soi-disant avaient des intuitions, des pistes, des dons extralucides. Ils avaient fait des rêves prémonitoires, savaient des choses mais ne pouvaient pas trop parler car ils n’étaient pas vraiment sûrs tout en ne sachant pas tenir leur langue. Je me demandais si certains villageois ne racontaient pas des sottises sur d’autres afin de régler de vieux contentieux. Elle n’avait vraiment pas besoin de tout cela. Evidemment, lorsque je les avertissais tous me répondaient : « T’inquiète pas Franck, tu nous connais quand même ! », ce qui toutefois n’arrêtait pas toutes les gaffes, les allusions grossières, les « mensonges de finesse » fins comme du gros sel ou les questions déplacées.

 

Depuis le décès de son compagnon, Anne Marie, rudement secouée, se laissait guider par des courants new age pour essayer de remonter la pente. Ses disques de classique qui ennuyaient tant cet ex-keupon des campagnes de Gilbert avait laissé place dans sa chaîne stéréo à des cd de musiques dites « relaxantes », aussi indigestes que de la musique au mètre : cocktail de bruits de rivière, de vagues, de gazouillis, recouvert de flûte de pan voire de chants de baleines.  Nous avions beaucoup hésité avant de lui demander la permission de prospecter des voix dans son salon mais face à l’omniprésence de cette musique singulière doublé par la teneur de certains de ses propos pour le moins ésotériques, nous nous étions décomplexés. Elle avait accepté tout de suite et s’était montrée fort intéressée par notre recherche de transcommunication.

 

Anne Marie rentra fatiguée de sa journée de travail mais dans ses yeux brillait enfin une lueur d’espérance. Géraldine, enthousiaste, lui révéla que nous avions recueillis dans l’après midi une « electronic voice phenomena ». Après  avoir entendu la bande, Anne Marie leva des yeux de possédée au plafond ocre de son salon et porta instantanément ses bras tremblant au dessus de sa tête, les phalanges recroquevillées par des nerfs qu’elle ne semblait plus vraiment contrôler, elle s’écria :

_La réponse, ils ont la réponse ! Depuis la mort de Gilbert, je suis comme soumise à la question, ma vie n’est plus qu’une longue torture, j’avance nu pied et ma chair s’écorche sur les pierres d’un chemin rocailleux dévoré par les ténèbres. De temps à autres, de petites lumières apparaissent et me guident, ces lucioles de l’esprit effacent mes douleurs pour quelques temps. Elles pansent mes plaies. Elles font pousser des fruits d’espérance sur les arbres morts de mes pensées. Leur jus lumineux gicle et éclaircit le pus stagnant de mes noires idées. Elles sont l’incarnation de petits êtres que bien peu de gens savent identifier : les anges. Sans Doreen Virtue, je ne les distinguerais pas. J’ai effectué un travail sur moi-même, visant à éliminer mes peurs, mes angoisses, qui a éveillé mon pouvoir spirituel naturel mais sans vous, je ne connaîtrais pas cette façon de me connecter à Gilbert. Je ne suis pas encore parvenu à communiquer avec les anges. Vous venez me transmettre la nouvelle énergie, celle qui empêche ce qui est ténébreux de rester longtemps caché. Mes amis porteurs de lumière, merci ! C’est un ange, vous avez entendu, Gilbert est un ange ! Les anges sont dans ma maison, ils viennent enfin me parler. C’est un accès, oui, vous avez ouvert un accès, merci ! Je le savais ! La voix des anges est mon salut, ma foi en eux sera ma renaissance. Amour, lumière et guérison !

J’échangeais un regard inquiet avec Géraldine. Nous étions consternés. Qu’avions nous fait ? Anna Marie semblait avoir complètement pété les plombs. Elle s’accrochait à la seule chose qui l’avait aidé durant ces deux années comme une naufragée s’accroche à une branche pourrie devenant dans ces moments difficiles un illusoire vaisseau de lumière.  Elle se sentait tellement seule qu’elle nous avait appelé avec sincérité « mes amis ». Il y a quelques années, cela nous aurait fait plaisir. Ce jour là, notre compassion se muait en pitié désespérée mais à sa place, qu’aurions nous fait ? Et ces anges, après l'expérience que nous venions de vivre, me paraissaient bien moins irréels que je n’osais moi-même l’avouer à ma compagne.

 

Commentaires

Ton histoire est très accrocheuse, les détails sont précis sans longueurs et mettent vraiment en scène réelle les êtres et les décors. Il est super bien travaillé ton texte dis donc ! Il coule comme une rivière.
Je suis rentrée d'un bloc dans ton histoire et je trouve que tu as bien fait de faire délirer Anne-Marie sur les anges ce débordement donne encore plus de réalité aux voix dans le casque.

Allez je continue ...

Ecrit par : Elisa | 09/03/2007

enfin, je suis contente de te retrouver.
Un petit passage rapide et je rattrappe un peu de mon retard -
j'aime, j'aime lire les histoires que tu écris, y voir la folie ordinaire, celle où je peux me retrouver tout
en espérant qu'il ne s'agisse que de littérature et rien d'autre.
Encore quatre nouvelles et tu pourras recommencer à écrire....car je constate que tu m'attendais ...non?
et bien si ! considère que si cher Cyril, reprend la plume car j'ai besoin de te lire, malgré mon inconstance.
Les écrits restent et c'est merveilleux !

je t'embrasse

Ecrit par : hyène | 10/12/2007

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