19/03/2007

7 Révélation parallèle

« Gilbert, dis-moi ce qui s’est passé ? Qui ? Et pourquoi ?

_Ces basses questions m’ennuient, là n’est pas l’essentiel ! Comment un amas de chair animé vécut, comment il est mort, qui l’a tué, quelle importance ? Nous avons la chance d’être en contact, je ne sais si nous pourrons l’être à nouveau alors j’aimerais te raconter quelque chose de fondamental, une grande découverte qui, grâce à toi, pourra peut-être changer le cours de bien des vies. Voilà l’histoire que j’ai longtemps cherchée et que je n’ai jamais pue écrire, dessiner, peindre ou filmer. Je crois que je n’aurais pas osé le faire sans l’avoir vécue tant elle paraît absurde, impossible à concevoir, inexplicable, insaisissable pour la raison humaine.

Ma maison de chair a dû commencé à pourrir. Depuis ma mort, je n’ai plus aucune notion du temps, je n’ai plus de besoins vitaux, je ne suis plus qu’un esprit surpris d’exister encore. Où suis-je ? J’ai quitté la Terre, je me suis évaporé quelque part dans l’Ether, un autre plan sans doute mais comment le savoir, comment le nommer ? J’entends quelquefois d’autres voix mais elles sont comme cryptées, personne ici ne semble pouvoir communiquer. Nous ne sommes que des morts, des âmes flottantes, nous flottons dans un long, long rêve, nous attendons peut-être quelque chose dont nous ignorons tout. Nous sommes incapables de vieillir, nous n’existons plus physiquement. Je dis « nous » car je présuppose que tous les humains connaissent pareille destinée à la fin de leur vie mais honnêtement, je n’en sais rien. Simplement, il serait prétentieux de croire que le destin de mon âme est unique. Une seule chose me manque : les autres. Nous pourrions nous raconter nos vies, nos morts, nos passions, nos phobies, nous organiser en groupes d’esprits afin de recueillir des informations et explorer notre nouvelle dimension, nous aimer, nous détester, peut-être même trouver un moyen de nous tuer. Je pourrais retrouver des parents, des amis, des célébrités et me nourrir de cette vie cérébrale, de ces fusions spirituelles mais hélas, ce n’est pas le cas. Lorsque je sens des présences mentales aux alentours de là où je pense être mais peut-être suis-je partout et nulle part à la fois, j’essaie d’établir un contact, sans succès. Tu trouves parfois ta vie absurde ? Celle d’après l’est plus encore ou alors je n’ai jamais rien compris. De vaine forme de la matière me voilà devenu une vaine forme immatérielle. Je croyais que cette vie post-mortem, mais est-ce vraiment une vie tant elle est différente de celle que j’ai connue, n’avait pas de fin possible. Au diable les notions temporelles, elles n’ont plus leur place dans un espace indéfini qui ne garde le nom d’espace que par mon impossibilité bien humaine celle-là, à le nommer autrement. Un évènement avant notre rencontre a pourtant troublé ma somnolente éternité. Je ne peux pas dire que j’ai vu quoi que ce soit mais j’ai senti la présence de trois âmes que je me représente sous la forme de trois grandes barbes et j’ai pu avec elles échanger des pensées. Elles ont apparemment le pouvoir de briser les règles de silence de l’autre monde et la capacité de communiquer avec tous les esprits qui s’y trouvent. J’ai ressenti une certaine joie, une excitation et comme souvent dans mes rêves de jadis, cette joie s’est peu à peu transformée en dégoût. Je regrette de ne pas leur avoir dit ou plutôt de ne pas avoir pensé à certaines idées, de ne pas avoir mentalement poser certaines questions car je ne pense pas pouvoir bénéficier d’une seconde chance.

 

_Qui êtes vous ? Des morts comme moi ?

_Nous sommes les représentants du tribunal de l’incarnation et nous vous visitons afin d’examiner votre demande.

Elles étaient trois mais semblaient partager une pensée unique. Leurs voix se superposaient mais les mots étaient les mêmes, seul un léger décalage entre elles trahissait leur nombre et causait un écho solennel à leurs paroles.

_Ma demande laquelle ? Communiquer avec d’autres âmes ?

_Non. Vous désirez bien vous réincarner ?

_Parfaitement, comment le savez-vous ?

_...

_Ma question est sans doute idiote. Oui, je voudrais bien me réincarner en femme plutôt aisée financièrement. Je voudrais connaître les souffrances et joies de l’enfantement, voir mon sexe cracher du sang et trouver cela dans l’ordre des choses et surtout ne plus être guider dans mes pensées, dans ma vie par de dictatoriales hormones mâles.

_Vous vous méprenez, la question était de savoir si vous vous vouliez vous réincarner, pas sous quelle forme. Vous n’avez pas le choix, vous n’êtes pas dans un supermarché céleste aux rayons surchargés de propositions d’incarnation, nous examinons votre dossier puis éventuellement, nous décidons en quoi vous serez réincarné et nous soumettons la proposition à qui de droit. L’humain n’est qu’un animal parmi tant d’autres.

_Les animaux ont une âme ? Vous voulez dire que je pourrai être réincarné en bactérie, moustique, morpion, scolopendre ?

_Vous pouvez aussi ne pas être réincarné.

_D’accord, d’accord mais vous visitez aussi des âmes de porcs morts à l’abattoir ? Ai-je été un porc dans une vie passée ? Se renseigner là-dessus est classé confident-ciel ?

_C’est nous qui normalement posons les questions.

_Peut-être mais vous devez savoir que j’ai été humain et comme mes pairs, des questions métaphysiques me taraudent. Nous sommes des animaux interrogateurs. Que faut-il que je pense pour gagner le droit d’être réincarné en femme ?

_Nous inspectons votre esprit et vous ne faîtes que créer des interférences en posant des questions. Nous avons d’autres consciences à examiner.

_Pardon de gâcher votre précieux temps, esprits pileux, mais qu’êtes-vous au juste ? Comment devient-on une âme barbue ? Quel est ce monde dans lequel j’évolue ? Si je suis réincarné, ma mémoire passée et présente sera-t-elle effacée ? Paco Rabanne ne serait pas mythomane ? Anne Marie me rejoint bientôt ? Que savez-vous de moi ? de l’Univers ? Vous devez connaître tant de choses, je vous en supplie, éclairez moi ! Que signifient les rêves ? Quel sera le futur de l’humanité ? Les âmes ont-elles un sexe ou du moins un genre ?

_Ce n’est pas de « temps » qu’il s’agit mais de vous, de ce que vous êtes profondément. Nous allons clore cet entretien.

_Non ! Par pitié, vous ne m’avez encore rien dit, vous êtes les seules personnes à pouvoir communiquer avec moi depuis mon horrible mort ! Que croyez-vous ? Vous allez partir comme ça ? Vous allez m’abandonner dans des méandres d’interrogations ?

_L’entretien est terminé.           

_Quoi donc, je n’ai pas su me vendre ? Vous n’organisez pas des stages pour se préparer à ce type d’entretien ? Vous représentez l’ACPI : association cosmique pour l’incarnation ? Vieilles barbes sagement séniles, vous me trouvez rasoir ? Ah ça oui alors, un mort trop vivant pour être honnête ! Allez les barbouzes, filez voir l’esprit d’un poisson rouge, votre avenir est compté, maudits  fonctionnaires de l’autre monde, le clonage avance à grands pas, vous ne servirez bientôt plus à rien alors profitez de votre petit pouvoir, administrateurs à la noix, technocrates célestes, l’humanité vous rit au nez !

Elles avaient déjà disparus et je ne les ai plus jamais revues. Je m’en veux terriblement mais je n’ai pas pu retenir mes pensées, je n’ai fait que poser des questions mais sans doute comme Perceval devant le Graal, n’ai-je pas su poser la bonne. Les barbes étaient là à portée de songes et avaient sans doute la capacité de partager leurs connaissances avec moi mais elles ne le voulaient pas, elles n’étaient pas là pour ça. Je me sentais comme l’accusé dans un tribunal face à ses juges, sans avocat pour le défendre et qui ne comprend ni ce qu’il fait là ni ce qu’il doit dire. Depuis, cet entretien singulier ne cesse de me tourmenter. Je me demande même si à force de solitude, mon esprit, bien trop serein pour être lui-même jusqu’à cette rencontre, n’a pas crée de toutes pièces ces compagnes barbues méprisantes. Mais au fond je ne le crois pas, c’est pourquoi je veux que les vivants se préparent à cette éventualité, voilà ce qui a donné un sens à ma seconde vie et qui peut-être a ouvert les portes qui m’ont conduit jusqu’à toi...ma caille ! »

J’aurais aimé ouvrir les yeux mais ils étaient déjà ouverts. Géraldine dormait à mes côtés comme si de rien n’était. Ce n’était pas un rêve, je me souvenais de chaque mot avec précision, il n’y avait pas d’images, aucune image, juste des paroles. J’avais posé des questions et il n’avait répondu à aucune d’entre elles. Il m’avait donné une mission, diffuser sa parole de l’au-delà où il se trouvait, de cette autre dimension dont il venait de trouver une nouvel accès jusqu’à moi. L’idée d’un texte où je raconterais cette expérience que je diffuserais sur internet par le biais d’un forum, d’un newsgroup ou mieux d’un blog germa ainsi. Géraldine serait un peu inquiète mais elle me donnerait certainement son accord à condition que je ne parle pas trop d’elle et que j’arrête les expériences en transcommunication. Là-dessus, nous n’étions plus sur la même longueur d’onde. Mais Gilbert pourrait-il me parler à nouveau ? Connaîtrais-je un jour l’identité du ou des meurtrier(s) ? Quelque chose me détourna de mes pensées, quelque chose aperçu du coin de l’œil dans le rai de lumière que diffusait la lampe de chevet. Des ombres glissaient sur le mur, deux silhouettes humaines, l’une plus grande que l’autre, la plus petite semblait avoir la tête recouverte d’un chapeau melon. Les ombres chuchotaient à moins que ce ne fut un grésillement soudain issu de la lampe. Lumière, obscurité, lumière à nouveau, des rires se multiplièrent, se chevauchèrent, hennissements aux accents vaguement humains, électriques et éclectiques, leurs éclats copulaient en fréquences inédites, animales, et venaient partouzer dans mes oreilles qui j’en suis sûr, ne percevaient qu’une partie de ces fréquences. L’ampoule de la lampe éclata soudain. Des milliers de petites particules de verre retombèrent au sol en pluie cristalline et puis, plus rien.

FIN

14/03/2007

6 Obsession

« Les paroles ne sont que des sons dont on fait arbitrairement les signes de nos pensées. »

Je relisais plusieurs fois cette phrase de Fénelon citée dans le magazine que je feuilletais avant de dormir pour essayer d’en comprendre le sens profond. Certaines phrases ont le pouvoir de faire tournoyer les consciences, elles sont comme des balles de ping pong qui rebondissent dans les boîtes crâniennes et qui semblent ne jamais pouvoir en sortir. Parfois, elles n’ont l’air de rien mais dispensées à des moments précis, elles révèlent toute la puissance de leur signification. Ce soir là, il était bien tard pour que ma cervelle bouleversée par la visite chez Julie mais aussi par le fait de ne pas en avoir parler à Géraldine pût produire une réflexion quelconque à propos de cette phrase restée en suspens. Elle m’interpellait.

_On dort ?

J’acquiesçais d’un mouvement de tête coupable. Je comptais profiter des sages conseils de la nuit pour trouver un moyen d’amener Anne Marie à me parler des deux étranges visiteurs nocturnes. Je n’écartais pas la possibilité qu’ils pussent être né de la seule imagination de Julie. Le vent faisait battre quelques volets lointains. J’écoutais attentif son souffle chuintant comme si les bourrasques cherchaient à me dire quelque chose. Ssssshhiiii ! Le son « che » était le seul que je pouvais distinguer mais « che » quoi ? Chevauchée, château, cha-cha-cha ? Chut !?! J’y réfléchissais pensant ainsi gagner le sommeil quand un oiseau se mit à chanter à tue-tête. Ce devait être un merle, un merle qui avait vraiment beaucoup de choses à dire. L’oiseau paraissait tour à tour siffler des filles sexys qui déambulaient dans les rues du village à quatre heures du matin puis jaser sur leur attitude dédaigneuse ensuite redoubler d’éloquence par de nouvelles propositions sans doute malhonnêtes masquées sous un vernis d’harmonieuses stridences pour alors sombrer dans les chants mélancoliques bien connus de ceux qui crient seuls dans le silence indifférent de la nuit et l’instant d’après, rire aux éclats de la situation puis  reprendre le début du cycle ajoutant ici ou là quelques moqueuses modulations gazouillées. Si Gilbert m’avait parlé à travers une onde radio pourquoi ne me parlerait-il pas à travers des sonorités naturelles ? J’essayais longuement, sans réussite, de rapprocher un seul de ces sifflements des sons utilisés dans la langue française. La durée et l’intensité de ces cui-cui me poussèrent à me lever pour saisir le magnétophone, le placer sur la fenêtre et enregistrer le monologue du merle.

Un peu plus tard, je me levais à nouveau, la tête comme une enclume sur laquelle des marteaux de neurones venaient s’exploser, kamikazes d’idées, flash, possibilités, décharges d’éventualités, thèses d’hypothèses incapables de synthèse et je me retrouvais dans la salle de bains. Le VMC(1) se mit en route, je le fixai. Il me soufflait des bribes de phrases, des bouts de pensées, des morceaux d’intuitions solubles dans l’air humide d’une salle d’eau. Images de vieux dessins animés, yeux globuleux, au centre de Tout, cercle concentriques, mystère ventilé, envoûtement général, danse mystique de l’hypnose, cercles concentriques, avant-arrière, corps humain bouge sur pieds fixes, mouvements quasiment imperceptibles des arbres sous l’effet du vent, craquements déraisonnables de branches de l’esprit, branche coincée dans les rayons d’une roue, clac-clac-clac-clac, cercles concentriques, Village au centre, Mouvement du centre vers l’extrémité, Clé de voûte de l’envoûtement général, sinueuses circonvolutions, volutes d’air brassé, cercles concentriques, « jamais sortir par la porte, jamais », maharadjah Mais, vol yogique, lévitation, mon corps planant au dessus de la surface des choses libéré de l’attraction terrestre, clac, clac, clac, clac font les mâchoires de l’esprit mangeuses de somme, les cercles sont de moins en moins concentrés. J’étais là à écouter le bruit du ventilateur, il froufroutait un son « fffff » activant une fuite des sens mené tambour battant sur les pistes d’un rallye cérébral et l’instant d’après, je me retrouvais dans le lit. En fait, je crois que je n’avais jamais bougé. L’insomnie me poussait à ne pas sortir de ces pistes, à essayer de trouver une voie lumineuse dans ce labyrinthe mental où planait des ombres de nuages aux silhouettes humaines poussé par le vent nocturne sous les directives du merle conspirateur. Ombres d’une grande femme et d’un petit homme en chapeau melon qui apprennent aux gens à vider leurs esprits, à ordonner les pensées souvent confuses qui les assaillent en flots chaotiques afin de renforcer leur dimension spirituelle et d’atteindre le repos profond. Vivre dans la plénitude et l’harmonie cosmique, goûter au bonheur d’exister, se reconstruire dans un habitat humain flambant neuf décoré par leurs soins et sur lequel, ils finissent par avoir une emprise totale à l’image de celle que nous croyons avoir sur les objets qui nous entourent. Quelles étaient leurs intentions ? Pourquoi penser qu’elles furent automatiquement mauvaises ? Le meurtre, le meurtre et encore le meurtre, coupables de rêve, étrangers au village en plus, tout le monde serait content. L’esprit d’Anne Marie était un gobelet qui vidé du jus noir des pertes stagnantes avait été rempli d’un soda bleu, bleu de bromothymol, elle n’était qu’un test, cobaye idéal avant, avant quoi ? Jour de marché au village, j’étais un enfant qui tenait la main de sa grand-mère. Nous croisâmes Julie qui accompagnait sa tante. Une main se crispa sur la mienne, tension, je regardai médusé mon aïeule qui surveillait encore du coin des yeux la tante de Julie l’air un peu effrayé. Elle me glissa doucement à l’oreille un secret que j’avais presque oublié :

_Elle, c’est une masque(2)…

Je connaissais la capacité des sorcières à investir un autre corps humain ou celui d’un animal, un chat noir, un corbeau, un hibou, tout cela est bien connu mais un merle ? « Merle à celui qui le dira » souffla Gilbert, ami sacrifié, Julie complice, Anne Marie marionnette et le visage changeant de Géraldine aux yeux blancs. Elle se frotte les mains comme une petite bête malfaisante en me regardant.

 

_Allez Franck, il est déjà huit heures moins le quart, lève-toi, tu vas être à la bourre ! Allez, j’y vais vite ! A ce soir !

Un baiser se déposa sur mes lèvres desséchées. Je me levais, le magnétophone était toujours sur le rebord de la fenêtre, Géraldine avait ouvert les volets, elle n’avait pas pu ne pas le voir mais elle n’avait rien dit. Une douche purificatrice s’imposait. J’entrais dans la salle de bains, un coup d’œil méfiant sur le VMC qui avait l’air de se tenir tranquille, un autre sur ma trogne boursouflée, héritage caractéristique des nuits difficiles, dans le miroir au dessus du lavabo. Je ne puis m’empêcher d’écouter le bruit de la pression de l’eau qui venait masser ma peau. La douce complainte du pommeau me berçait les tympans. Au loin, j’entendais le bruit du chauffe eau et je regrettais un instant de ne pas enregistrer ce moment intime dont je me disais que j’aurais, si j’étais mort, bien profité pour venir tranquillement parler à un ami vivant. 

J’emportais le magnétophone à l’atelier. Mon associé Fred était en tournée, j’avais une machine à monter, quelques clients passeraient peut-être, le téléphone sonnerait sûrement mais j’aurais largement le temps de réécouter le chant du merle. Je nettoyais les bruits de fond à l’aide d’un logiciel mais il n’y avait rien d’exploitable sur la bande à part les sifflements du merle bavard rythmé sur la fin de la cassette par quelques ronflements, sans doute les miens. Le seul mystère était peut-être de savoir comment Géraldine avait pu si bien dormir avec ce boucan. Cette nuit là, mes pensées n’étaient pas claires, pour que Gilbert vînt me parler, il eût fallu que je pense à lui et que je l’interroge. Cette voix, ces voix que tous ces gens issus de différents pays dont la plupart, à mon avis, sont de bonne foi entendaient, venaient-elles vraiment de l’au-delà ? Elles pouvaient aussi être le fruit de la volonté de ceux qui les écoutaient résultant d’une incroyable capacité pour l’instant inconnue du cerveau humain que je nommerais horriblement à l’instar de la ventriloquie, la « cerviloquie ». Aucune preuve bien sur, juste des intuitions qui fusaient sur le fil de l’eau suintante de mes pensées. Le téléphone sonna, je n’étais pas très attentif à cette cliente qui aimait nous appeler non seulement pour ses fréquents déboires informatiques mais aussi pour nous raconter sa vie plus celles de ses gentils enfants qui avaient eu l’heureuse idée de lui acheter un ordinateur portable il y a deux ans et de ses petits enfants, bien gentils eux aussi mais qui se servant de l’ordinateur de mémé s’avéraient être de redoutables aspirateurs à virus. J’écoutais les petits silences entre ses bruits de respirations, les courts sifflements préparatoires ou ceux qui suivent l’articulation d’un son. Ces silences me semblaient plus qu’éloquents, une voix se cachait peut-être derrière cette voix  qui n’avait finalement rien à me dire et qui étirait ce rien parce que cela devait lui faire du bien. Une excuse bidon et je profitais de cette pause pour saisir le magnétophone et enregistrer la suite de la conversation en le laissant assez loin du haut parleur pour éviter les larsens. J’étais conscient que tout cela devenait préoccupant pour ma santé mentale et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de le faire. J’interrogeais mentalement Gilbert et j’entendais :

_…J’ai mon Jérémy qui s’est fait mal au football, une entorse à la cheville enfin on m’a dit que c’était pas grave mais si vous saviez ce jour là, comment ma fille Nicole était mal lunée ! Elle m’a dit que si j’appelais toutes les heures, la cheville ne guérirait pas plus vite ! Non mais vous vous rendez compte avec tout ce que j’ai fait pour eux ! Bon, je voudrais pas vous déranger avec mes histoires. Alors l’ordinateur, quand je veux aller sur l’internet…Au fait, je vous ai parlé de Gérard ? Il a trouvé un nouveau travail, j’étais bien contente parce que… 

D’habitude, je la coupais pour essayer d’en venir au fait mais aujourd’hui, je laissais couler son flot de paroles et la conversation ou plutôt son monologue avait du durer une bonne heure. Au moins, j’avais fait une heureuse mais, là encore, pas de Gilbert sur la bande. Je rentrais bredouille de cette journée éreintante passé à traquer un mort voire à le harceler. Je ralentis devant la maison d’Anne Marie mais je ne pus me résoudre à aller l’interroger sur les visiteurs nocturnes, je ne me sentais pas en état de le faire sereinement. Devant chez moi, des enfants jouaient au football, ils criaient bienheureux quand l’un d’entre eux tira une chandelle qui propulsa la ballon à presque dix mètres de hauteur puis le cuir vint rebondir juste à coté de moi. Les rebonds sur le goudron sonnaient comme des explosions. Bom ! Bom ! Bom ! Je suivais le ballon en me penchant légèrement pour percevoir toutes les subtilités de ces sons graves. Une fois qu’il roula à terre, je le saisis des deux mains et le portait à mon oreille. J’entendais un vague souffle comme dans ces coquillages vides où l’on entend la mer. Je le fis rebondir une fois, deux fois, trois fois. Les enfants m’entouraient, intrigués. Je regardais ces petites têtes qui me suivaient comme ils auraient suivi le joueur de flûte de Hamelin. Je levais l’ index de ma main droite, je le guidais vers le ciel, je vis les enfants m’imiter cherchant quelque chose entre les nuages sans doute pour leur permettre de récupérer leur ballon mais peut-être pensaient-ils déjà à autre chose, à un nouveau jeu que leur proposait silencieusement un adulte. J’aurais voulu que ce moment dure une éternité, je me sentais en phase avec eux quand un garnement moins patient que les autres lâcha, le regard renfrogné et les poings fermés :

_ Monsieur, tu nous rends le ballon, il est à moi ! 

Je reconnus Kévin, le fils de Julie, et ce fait me troubla.

_Ah, pardon !

Je jetai le ballon et je m’enfuis avant qu’ils ne me questionnassent. Sûr qu’ils allaient rapporté cela à leur parents, une rumeur allait gonfler et rebondirait dans chaque maison du village. Géraldine allait s’affoler, mes parents s’inquièteraient, le souffle prisonnier du ballon m’en voudrait à vie de ne pas l’avoir libéré. Manque de sommeil, idées tordues, je ressentais le besoin de me passer un peu d’eau sur la tête, j’ouvris le robinet dans la cuisine et je fus émerveillé par son chant. Magique écoulement d’eau que l’animal évier avale goulûment, spectacle fascinant ! Je laissais couler l’eau et j’enregistrais ce son qui me berçait l’esprit de mille voluptés.

_Franck, qu’est ce que tu fais ?

C’était Géraldine, je lui fis signe de se taire avec mon index sur la bouche. Son visage passa d’un sourire amusé à la grimace crispée, au bord des larmes. Elle stoppa l’enregistrement, prit le magnétophone et le jeta violemment contre le mur. Je n’entendais plus l’eau couler, l’idée me traversa qu’elle aussi avait cédé aux cercles concentriques de l’hypnose généralisée du village avant qu’elle se mît à crier. Ses cris et les expressions inquiètes de son visage me ramenèrent à une certaine réalité. Je ne savais plus trop que dire alors je lui dis simplement que j’avais mal dormi et que j’étais fatigué, perturbé, confus. C’était inutile, il me semblait qu’elle était au courant de toutes les choses qui se passaient dans ma tête. Je craignais la nuit qui arrivait et en même temps, je la désirais ardemment.

Je m’endormis tôt mais vers trois heures du matin, j’eus le malheur d’ouvrir un œil et de voir à coté de moi à la place de Géraldine une tête de libellule souriante posée sur un corps de femme. Les contours de sa gueule était flous, ils semblaient être mouvants. Je restai immobile, stupéfait par cette impression de déjà vu et pétrifié à l’idée de ce qu’elle allait peut-être refaire. Ses traits ne tardèrent pas à se modifier et la libellule laissa place à Anne Marie allongée, lascive dans une robe de soirée mauve. Elle approcha une main de mon visage et m’attrapa le nez comme on saisit un biscuit apéritif puis fit mine de le croquer avec des dents d’une blancheur irréelle, digne des stars hollywoodiennes. Le rire de Gilbert résonna, il avait soudain pris la place d’Anne Marie et me montrait son pouce coincé entre l’index et le majeur de sa main gauche. Ce pouce était censé être mon nez. Mon père faisait déjà ce grossier tour de passe-passe qui m’amusait beaucoup peut-être parce que j’avais la joie, après deux secondes de surprise dues au fait que les enfants pensent parfois que leurs parents ne mentent jamais, de lui montrer que je n’étais pas dupe du subterfuge. Son pouce ne pouvait pas être mon nez puisque ce dernier était encore sur ma figure. Parfois, je vérifiais tout de même pour être certain de ne pas dire de bêtises puis, jusqu’à un certain âge, je réclamais : « encore ! encore ! encore ! ».  J’étais pourtant loin ce soir là de vouloir m’amuser à demander des « encore ! ». Le visage de mon ami n’était qu’une tache d’ombre atténuée, moins sombre que le reste de la chambre. Il était impossible de distinguer nez, bouche ou oreilles mais deux yeux lumineux, les yeux de Gilbert me fixaient sans ciller comme s’ils en avaient perdu la capacité. 

(1) VMC : Ventilation Mécanique Contrôlée ici une bouche de ventilation dans une salle de bain. 

(2) masque : désigne ici une personne qui pratique la sorcellerie.

07/03/2007

5 Enquête

Ce que je ne comprenais pas dans la mort de Gilbert, c’était ces coups de barre de fer. Sans cela, j’aurais sans doute été le principal propagateur de la thèse du suicide. C’était d’ailleurs la première chose qui m’était venue à l’esprit lorsque Anne Marie m’annonça le décès avant d’en préciser les causes. La porte d'entrée n’avait pas été fracturé mais Gilbert ne la fermait jamais, il disait être gêné par les portes verrouillées qu'il voyait comme des entraves à sa liberté de corps et d’esprit. Que mon ami ait pu en agacer certains, je le concevais sans difficulté mais de là à l'assassiner, cela me dépassait. Aucune trace de bagarre, de vol, aucune véritable embrouille financière connue, aucune trace de quoi que ce soit à part ces gros hématomes sur son corps. Il semblait être resté au pied du canapé à encaisser les coups sans bouger, il avait peut-être été tétanisé par la peur devant la détermination et la colère de son agresseur à moins qu’il ne se soit évanoui dès la première frappe. Et si, se sentant incapable de se donner la mort, il avait payé quelqu’un pour se faire tuer? Cette supposition tordait mon raisonnement jusqu’à l’ignominie qui, dans mon esprit, devait en quelque sorte obligatoirement correspondre à celle du crime. J’avais tout de même un peu honte d’avoir pu sérieusement envisagé cette possibilité. Son obsession de la mort n’excusait pas tout. Cependant, cette ternissure ne m’empêcha pas d’échafauder d’autres hypothèses. La plus évidente tournait autour du mari bafoué, Roland. Ce routier pourtant doux et sympathique devait être la seule personne adulte du village à ne pas connaître la liaison de sa femme Julie avec Gilbert. Il l’avait peut-être apprise et avait pété les plombs. Quand à Julie, Gilbert s’était peut-être lassé de son corps mal entretenu ou de son esprit peu éclairé et elle n’avait pas supporté l’idée qu’il pût se séparer d’elle. Enfin, Anne Marie : le fardeau de la femme trompée qui subvient à elle seule aux besoins du foyer et qui doit, en plus de se retrouver isolée dans un village hostile, supporter les frasques et sarcasmes du conjoint, l’avait peut-être fait craquer sous son poids, croissant avec le temps. Je m’en voulais encore plus de porter ne serait-ce qu’un vague soupçon sur cette femme brisée sans même un début de preuve mais je désirais tant connaître la vérité que j’envisageais la possibilité d’être moi-même impliqué dans ce meurtre sans en avoir souvenance. Face à l’inconnu, l’imagination devient fertile. Aussi pourquoi pas une secrète querelle de voisinage, une affaire de terrain sans droit de passage ou une intrigue remontant à sa vie parisienne dont il ne m’aurait pas parlé ? Géraldine me souffla le bon conseil d’arrêter de jouer le Derrick des campagnes avant de blesser malencontreusement quelqu’un avec mes gros sabots. Je n’avais pas les compétences requises et les moindres faits et gestes, dans ce type d’agglomération où tout le monde s’épiait, pouvaient mener aux plus folles rumeurs voire à de nouveaux drames vu le climat de suspicion généralisée. Les gendarmes semblaient eux aussi perplexes, ils n’avaient, je crois, quasiment aucun indice et le plus étonnant dans ce village, où les commérages et l’espionnage de ses voisins se trouvaient être les sports locaux les plus pratiqués, était l’absence de témoin. Finalement personne n’avait rien vu, rien entendu.

 

Des boucles de « Vas y à l’arrache, ma caille ! » entrelardèrent les journées qui suivirent celle de l’enregistrement de l’evp. Gilbert n’avait certainement pas parlé inutilement, je commençais à penser que cette phrase n’était pas adressée à Géraldine qu’il n’aurait pas osé affubler de ce nom mais bel et bien à moi, son ami qui tenait le micro et une photo de lui à ce moment là. Ces quelques mots de l’au-delà avaient réveillé un désir de reprendre l’enquête, de faire ce que je n’avais pas fait il y a deux ans.

 

La sonnette retentit, ce vieux bâtard de Boulou ouvrit un œil puis le referma instantanément, émettant un petit bruit semblable à un bâillement. La porte s’ouvrit sur sa fille, Pamela, une petite brunette à couettes qui me dévisagea d’un regard perçant. Elle portait un t-shirt rose où était inscrit en lettres dorées un charmant « biatch ».

_Maman, c’est monsieur Franck de l’informatique.

Recevoir un tel titre de noblesse après avoir bombardé leur ordinateur familial de virus ne manqua pas de me faire légèrement rougir. J’entendis la voix grasseyante de Julie.

_Rentre Franck, rentre, j’arrive !

Une forte odeur de parfum mêlée à celle du tabac précéda l’arrivée de la maîtresse de maison. Elle avait un peu maigri depuis la dernière fois que je l’avais vu, ses jambes semblaient moins comprimées dans son jean. Je détournai le regard de ses seins lourds qui ballottaient sous son t-shirt de manière hypnotique.

Vas-y à l’arrache, ma caille

_Mmh, alors cet ordinateur, qu’est ce qui lui arrive ?

Julie et moi étions à l’école ensemble, j’avais même essayé de sortir avec elle au lycée alors que j’étais déjà avec Géraldine car cette dernière tardait à coucher tandis que la plupart de mes amis n’avaient pas de copines fixes mais clamaient haut et fort ne plus être puceaux. En ce temps là, Julie était déjà considérée comme « une bonne adresse ». Sa calamiteuse réputation ne l’avait pas empêché de prévenir Géraldine de ma pataude tentative alors qu’elles n’étaient pas particulièrement copines. Je m’étais senti très bête sur le coup mais Julie y avait gagné du respect et même, paradoxalement, un peu de ma sympathie. Toutefois, j’avais éprouvé le besoin d’avoir un alibi pour me rendre chez celle qui était traitée à la suite de la mort de Gilbert comme une pestiférée dans le village. Je commençais les réparations, interrompu de temps à autre par Pamela qui semblait toute heureuse de voir un visiteur dans sa maison et qui plus est, un homme. Du haut de ses 9 ans, elle jouait à la starlette sous les remontrances ou les rires attendris de sa mère.

_Monsieur Franck, tu es un docteur des ordinateurs ?

_En quelque sorte oui !

_Et là, il a beaucoup de fièvre ou alors il a le sida ?

_Pamela laisse travailler Franck ! Il a pas besoin de toi au mitan. Prends tes crayons de couleurs et va faire des jolis dessins sur la table de la cuisine !

_Nan, j’ai pas envie !

_Alors va jouer à ta Nintendo, allez file !

Ne pouvant retenir sa curiosité, elle revenait un peu plus tard en se dandinant fièrement.

_Tu sais Monsieur Franck, à Noël, j’ai eu un téléphone portable. Toi aussi, tu as un téléphone portable ?

Je n’eus pas le temps de répondre que Julie souffla :

_Evidemment qu’il a un téléphone portable, c’est pas un homme des cavernes ! Allez, file dans la cuisine dessiner que tu le déranges là !

_Bon…d’accord !

Une fois les virus enlevés et quelques logiciels réinstallés, Julie me proposa de prendre un café dans le salon. Je lui faisais confiance, avec elle, pas besoin d’aborder le sujet Gilbert, elle y viendrait bien toute seule.

_Là, ça devrait aller, je vous ai réinstallé le firewall et je vous ai remis un antivirus, le votre était périmé. Il faut faire les mises à jour…

_Ah oui, je te fais confiance mais tous ces virus, j’ai jamais compris. Ca rapporte quoi de fabriquer et d’envoyer des virus à part emmerder le monde ? Enfin, Géraldine va bien ?

_Oui, ça va.

_Tu sais Franck, c’est une des seules au village qui me dit encore bonjour et avec qui je peux discuter. On se dit pas grand-chose mais au moins on se parle comme avant et elle me regarde pas comme une tueuse en série parce que la plupart ici, ils se la jouent « profaïleurs ». Au village, y’a pas de noirs mais ça les empêche pas de se prendre pour Morgan Freeman dans un de ces films où il traque les serial-killer. Si Gilbert était encore là, il se foutrait de leur gueule comme il faut. Deux ans que ça dure et on sait toujours rien, pauvre Gilbert !

La petite Pamela fit son entrée dans le salon en traînant des pieds diffusant par le frottement de ses semelles sur le carrelage d’insupportables bruits aigus semblables à des cris d’animaux agonisants. Elle agitait une feuille de papier et vint me l’apporter fièrement.

_Tiens, c’est pour toi !

Je vis sur le papier le dessin, assez bien réalisé pour son age, d’une femme allongée sur une plage.

_Ah euh, merci, c’est joli !

Elle se mit à rire.

_Tu as vu qu’elle a un sein nu ?

_Pamela, qu’est ce que tu as dessiné comme cochonneries ?

_Hé bé ! Elle se fait bronzer mais elle a un sein nu et un sein habillé pour montrer la différence.

_C’est une drôle d’idée de dessiner ça ! Tu veux pas plutôt dessiner des jolies choses au lieu de faire des nénés. Allez va !

Je pose le dessin sur la table en souriant tandis que Pamela regagne la cuisine visiblement assez contente d’elle.

_Elle se débrouille en dessin ta fille.

_Oui, elle dessine bien Pamela. Par contre son frère Kevin, c’est une catastrophe comme sa mère ! Il préfère le foot. Les enfants maintenant, ils sont pas endormis enfin tu en as pas encore, toi…Au fait vous attendez quoi avec Géraldine enfin Francky, ça me regarde peut-être pas mais bon…

_Ah ça !…Tu sais, ça fait deux ans que plus personne ne m’a appelé Francky.

_Ca te dérange pas au moins ?

Je ne répondis pas à cette question. Ce fait m’avait troublé bien plus que je ne l’aurais pensé. Je ne me souvenais pas qu’elle m’eût déjà un jour nommé de la sorte. Elle m’avait certainement appelé Francky car Gilbert devait m’appeler ainsi lorsqu’il parlait de moi avec elle. Deux ans après sa mort et quelques jours après l’evp, il me semblait entendre à nouveau mon ami me parler par le prisme du corps de Julie. Elle coupa mon silence introspectif.

_Il te manque à toi aussi, hein ?

Une petite voix espiègle se fit entendre au loin

_Tu veux que je dessine parce que vous vous dites des secrets avec Monsieur Franck ?

_Mais c’est pas possible, cette petite ! Tu es encore plus curieuse que ta tante Corinne ! Pamela, va t’amuser ailleurs, je suis sérieuse là !

_Bon, alors je vais à la balançoire

_Si tu veux mais tu fais attention.

_Oui !

Un silence s’installa. Julie regarda sortir sa fille. Dans ses yeux, des lueurs d’amour maternel et d’admiration béate se mêlaient aux éclats de reproches. Je voyais cela aussi dans les yeux de ma mère lorsque je faisais une bêtise qui l’amusait ou parfois lorsqu’elle me grondait parce qu’un voisin qu’elle n’appréciait guère était venu se plaindre que je fisse du bruit avec mon ballon sur la porte de sa remise. Les mots ne disaient pas la même chose que les yeux, ça devait être à cause du coeur.

_Sacré Pamela ! Elle est terrible !

_Il est bon, ton café !

_Oui, c’est Roland qui nous a acheté une petite machine expresso pour les fêtes. Enfin, parfois ça coule pas bien mais sinon il est bien bon. Bon…tu as pas eu du nouveau pour le meurtre ? Ici, j’ose pas trop demander déjà qu’on est les suspects numéro 1 et encore, heureusement qu’au moment où ça s’est passé, Roland était en Autriche sinon ces cons de flics auraient été capables de me le foutre en cabane.

_Non, rien de neuf.

_Et sa femme, comment elle va ? J’ai cru entendre qu’elle avait un peu pété les boulons. Je te demande ça parce que je vous vois souvent toi et Géraldine aller chez elle.

_Elle se remet doucement mais bon c’est dur de ne pas savoir et puis une histoire pareille, ça fait peur.

_A qui le dis-tu ! Que de cauchemars, j’ai pu faire ! Et j’en fais encore ! Roland est toujours sur les routes à cause de son travail alors le plus souvent, je suis seule avec mes deux enfants. Le vieux Boulou, à moitié sourd, aboie que quand il a faim ou quand il voit un chat. Avec ça, on est bien gardé ! Des fois, je me réveille au milieu de la nuit en sueurs et je vois tous les regards noirs des gens du village qui fondent sur moi. Leurs pupilles deviennent tranchantes et rien qu’avec les yeux, ils me découpent en rondelles ! Après je me vois en morceaux sur le comptoir de La Civette, tu vois dans les petites coupelles au moment de l’apéritif, je suis plus qu’un saucisson géant qui accompagne le pastis !

_Arf ! J’imagine que ça a du te faire un sacré choc à toi aussi.

_J’ai même pas pu aller à son enterrement. Ca aurait été déplacé. J’ai même pas eu le droit de faire son deuil. Mes enfants comprenaient pas pourquoi j’étais aussi triste et pourquoi Gilbert il venait plus, ils croyaient qu’on était fâché. Ils aimaient bien Gilbert, il les faisait jouer, il leur apprenait des choses, il leur racontait des jolies histoires. Va leur expliquer tout ça alors que t’as qu’une envie, c’est de pleurer et de faire éclater ta colère contre les z’enc..., enfin bon tu m’as compris, contre ceux qui l’ont buté, quoi !

_Ceux ? Tu crois qu’ils étaient plusieurs ?

En se mouchant, elle fit trembler le canapé. Je posai ma tasse de café de peur d’en renverser partout.

_Ecoute ! D’après moi, c’est pas des gens du village qui ont fait le coup ou alors c’est quelqu’un qui a payé des professionnels pour le tuer. Ma sœur Corinne m’a dit qu’à Marseille pour 2500 euros, tu peux faire buter quelqu’un.

_2500 euros !

_Oui et encore, y’a peut-être des tueurs à gages qui cassent les prix, des tueurs discount que tu trouves sur internet, va savoir maintenant ! Faut quand même être de sacrés barbares pour faire ça à coups de barre de fer ! On n’est pas grand-chose, je te le dis, moi !

_Oui mais, qui alors était prêt à payer pour le tuer, quel intérêt ? Une barre de fer n’est pas l’arme la plus efficace et la plus discrète pour éliminer quelqu’un ! Une vengeance peut-être ? Je me suis souvent posé la question mais pas le moindre indice en vue. Quand aux gendarmes, ça fait longtemps qu’ils ont du classer l’enquête.

_De toutes façons, eux, à part suspecter des innocents, ils ont pas fait grand-chose. J’ai pensé faire appel à un privé à un moment donné et puis j’ai laissé tomber l’idée, ça m’aurait encore attiré des emmerdes. J’ai mes enfants à protéger, tu sais qu’entre eux à l’école, ils se ratent pas ! Enfin, je m’en fais pas trop Pamela se laisse pas faire et Kevin, il cogne ! Un peu trop même, enfin tu me diras, il vaut mieux ça que le contraire !

J’étais sur le point de partir, elle ne semblait pas pouvoir m’apporter une quelconque information. J’essayais quand même une approche directe :

_Et ce jour là, tu n’as rien entendu ?

_Pff…Rien de rien, et pourtant je suis sorti plusieurs fois étendre du linge ou en enlever. C’était notre code à moi et Gilbert, un signal secret, un appel « malin » comme il disait en rigolant ! C’était bizarre qu’il ne vienne pas me voir mais bon, j’ai pensé qu’il était peut-être en vadrouille quelque part ou qu’il avait un empêchement quelconque. Avec ce qui s’est passé, il aurait du crier normalement !

_Oui, certainement à moins qu’on l’ait bâillonné mais dans ce cas là, les flics auraient du en voir la trace.

_C’est ce que je me dis. C’est ce que je me dis mais…il y a quelque chose.

Je ne pus réfréner un sursaut nerveux qui secoua le canapé.

_Du calme Francky, du calme ! C’est peut-être rien mais quand même c’est très étrange. Ecoute, depuis la mort de Gilbert, je me réveille souvent au milieu de la nuit et une fois vers 3 heures du matin, j’ai aperçu deux personnes entrer chez Anne Marie. Une grande femme blonde très classe style Paris Hilton en plus âgée et un petit monsieur la soixantaine en costume avec un chapeau melon sur la tête. Depuis cette nuit, je guette souvent vers ces heures là, la maison des Martin et figure toi que je les ai revus plusieurs fois entrer chez Anne Marie. Je sais ni d’où ils viennent ni ce qu’ils font mais ça me paraît plus que bizarre de venir en pleine nuit et uniquement en pleine nuit chez les gens !

_Une grande blonde et un petit vieux en chapeau melon ?

_Oui, la femme porte un collier avec un énorme pendentif métallique, un espèce de pentacle ou de soleil, j’ai pas bien vu.

_Je me demande plutôt comment en pleine nuit, tu as pu aussi bien voir !

_Gilbert a installé un halogène extérieur qui se déclenche dès que quelqu’un s’approche la nuit. Je guette la lumière et je me poste à la salle de bain. De là, j’ai une vue imprenable sur l’entrée de la maison des Martin et je reste dans l’obscurité pour pas me faire repérer avec mon ombre. Je vois la porte s’ouvrir sans qu’ils frappent ou qu’ils sonnent puis ils pénètrent dans cette maison de malheur et disparaissent de mon champ de vision. Ce qui m’étonne c’est que je n’entends jamais de véhicule précéder leur arrivée. On dirait qu’ils arrivent de nulle part ces oiseaux de nuit. Le pire dans tout ça, c’est que même si je suis resté plusieurs fois à attendre, je ne les vois jamais sortir de la maison, tu m’entends, ja-mais !

06/03/2007

4 La nuit d'après

« Cet accès à l’au-delà est-il réservé à quelques initiés ou le commun des « mortels » peut-il dialoguer avec ses disparus ? Est-ce dangereux ?

_Il faut tout de même préciser qu’il peut y avoir quelques dangers à fréquenter l’Au-delà, certaines entités étant encore, comme sur Terre, mauvaises, donnant par exemple de très mauvais conseils. Il convient de demeurer lucide et aussi de prier, d’avoir des pensées positives afin de se protéger.

Je pense que tout le monde peut pratiquer la TCI avec plus ou moins de bonheur cependant. Maintenant, il est avéré que certaines personnes semblent posséder une capacité, une attitude, un don de mediumnité qui facilite les contacts. »

Interview d’une spécialiste française de la TCI lu sur un site internet ce soir là avant d’aller me coucher.

 

Géraldine n’arrêtait pas de changer de position dans le lit poussant parfois de faibles gémissements. Des petits plis d’anxiété ridaient ses paupières, elle semblait se forcer à garder les yeux fermés. La peur de l’après midi profitait du masque de la nuit pour revenir à la charge. La lumière de la pleine lune passait à travers le double filtre des branches nues de l’arbre du jardin et des rideaux blancs de la fenêtre de la chambre pour venir tatouer d’une douceur irréelle la joue de Géraldine. Je regardais longuement la pâleur exquise de sa peau puis je partais sans m’en rendre compte pour un nouveau voyage dans le temps.

 

Revenu sur les lieux de son enfance, Gilbert parlait souvent de sa période parisienne précisant que là-bas, il ennuyait le peu de monde qu’il côtoyait avec des anecdotes sur son village. Cette nuit-là, je me souvins de paroles qu’il n’avait sans doute jamais prononcé.

_Les premiers mois avec Anne-Marie furent très excitants, j’avais l’impression d’avoir pêché la femme parfaite, intelligente, attentionnée mais, peu à peu, ces mêmes qualités se muèrent en défauts. L’hameçon n’avait plus d’appât et à force de balancer dans le vide, il m’était rentré dans la peau et me déchirait la chair.

 

La première fois qu’on était allé à la pêche, seuls comme des grands, tu étais tombé dans la rivière. Je revis ces sept kilomètres de route départementale qui séparaient ce coin soi-disant poissonneux, d’où nous étions revenus bredouilles, du village. A deux sur mon cyclo avec les cannes à pêche et le seau vide prévu comme vivier, le bruit infernal du pot d’échappement sans cloche (perdu lors d’un décalaminage « subtil »), le souffle du vent accru par la vitesse du deux roues décoiffait nos cheveux de « rebelles without a casque » et l’odeur âcre de la vase qui nous caressait les narines à rebrousse-poil.

 

_Elle n’aimait pas beaucoup la télévision et mettait un point d’honneur à ne pas regarder de séries américaines, même celles louées par ses Télérama. Elle visionnait des films qui m’ennuyaient, trouvait TF1, la pétasse colorée inondée de lumière, abêtissante mais voulait parfois regarder Arte, la triste intello au grain sinistre. Elle provoquait des scènes de ménage puis m’accusait de les avoir provoquer parce que je ne rangeais pas un torchon où elle aurait voulu que je le range, enfin ce genre de broutilles qu’elle élevait sans en avoir l’air en véritables obligations. Certains soirs, Anne Marie demandait à tout bout de champ si j’avais fait ci, si j’avais pensé à ça, si elle n’avait pas grossi des fesses, si la pizza surgelée que nous venions de manger était bonne, tout un tas de questions tue-l’amour à balles ordinaires alors que je voulais plus de sexe, d’alcool, de vie, de rires féroces et de folies muettes. Je voulais aussi stopper cette propension, que nous partagions allègrement avec nos amis parisiens, à parler de tous les problèmes du monde en tant que spécialistes alors qu’on n’y connaissait rien. Les banlieues, le Darfour, le voile islamique, le mariage homosexuel ou encore le nucléaire iranien ne nous faisaient pas reculer au contraire, nous avions toujours un avis définitif à dispenser sur un sujet donné. Evidemment, pour être crédible en spécialiste, nous faisions appel à  un jargon magique qui transformait des généralités en vérités. Sous l’apparence de grands défenseurs des libertés universelles, nous ordonnions des mots creux  censés parler à tous dans des partitions classiques d’appréciations toutes faîtes et des symphonies pédantes de grandes phrases vides qui se voulaient implacables. Les poncifs pleuvaient sur les tables même les jours de grand ciel bleu. Tu sais, dans une ville, les conditions météorologiques perdent de leur importance. Aux rares moments où j’obtenais d’Anne Marie ce que je disais désirer, je voulais encore plus de je ne sais quoi, plus de cette substance que l’on n’a jamais vraiment, une espèce d’absolu plénitude qui n’est plénitude que par son impossibilité d’être et je m’en voulais terriblement.

 

Je ressentis soudain une sensation de grand vide semblable à celle ressentie quand tu avais quitté le village. Je m’étais retrouvé seul à fumer des pétards en haut du boulodrome et quand le vent soufflait, il me semblait t’entendre pester contre le reste du monde et je te répondais les cornées humides. Même le mistral ne les séchait pas.

 

_Chaque fois qu’un homme était intéressé par ses propos, j’étais désolée pour elle, je pensais qu’elle serait certainement plus heureuse avec lui. Je ne comprenais pas ce qu’elle faisait avec moi, le péquenot fainéant inadapté de naissance à tous les milieux existants. Elle si belle, si instruite, si autoritaire sur certains sujets était fréquemment bien trop laxiste à mon égard. Elle m’aimait sans doute alors que je l’admirais mais cette admiration me rongeait, me poussait à refouler l’essence de mon être gagnée par la rouille d’une vie de couple. « Essence de mon être », ça lui plairait cette expression, fais moi le plein chérie que je puisse rouler la nuit entière sur les autoroutes de l’information !

 

Ton rire, énorme et unique, celui qui réveillait de leur torpeur alcoolisée les piliers de bar locaux affalés sur leur verre.

« Mais qui c’est qui rit comme ça ? Ca, par exemple ! ». Qui c’est ? Ils ne l’ont jamais vraiment su. Qui a entendu la plainte profonde cachée dans l’ombre du volume tonitruant de ton rire effrayant ?

 

_L’amour est un vieillard borgne qui décoche ses flèches mais se trompe souvent de cible. Je me disais souvent qu’Anne Marie serait plus heureuse avec notre voisin le routier et moi avec Lucie mais voilà, les dés avaient été jetés et le fait de la tromper me procurait un plaisir douloureux, un plaisir masochiste mais un certain plaisir. Lucie m’offrait un plus, moins cérébrale avec des goûts simples et surtout, elle avait la capacité de deviner mes désirs sexuels. Certes, elle était un peu vulgaire mais elle était chaleureuse, elle aimait la vie, le sexe, les frites non surgelées et les rires si gras fussent-ils. Elle regardait des émissions que j’aurais voulu voir avec ma femme comme le faisait mes parents, lisait des magazines avec des photos de nombrils ouverts sur le monde plutôt que des livres qui racontaient des histoires de nombrils qui sentaient le renfermé. Mais ce n’est pas tout, Lucie avait des enfants et aimait comme moi l’inspecteur Derrick. Ah, ses lumineuses réflexions sur le vieil inspecteur allemand auxquelles, généralement, je m’accordais : « Derrick il est bien, c’est un vrai flic, il a une sale gueule, des yeux si gros que rien peut lui échapper ! Il est pas sympa, il est pas là pour rigoler, il essaie pas de résoudre tous les problèmes de la société le regard plein d’humanité à la Roger Navarro. Non, il fait juste son boulot, bien carré, bien boche, quoi ! ». Anne Marie avait représenté une ascension, c’était une dame et je n’étais qu’un petit-fils d’agriculteurs. Le bon sens de la terre, cette sorte de boue argileuse me collait aux bottes sans que je n’aie jamais vraiment foutu les pieds dans un champ excepté pour jouer au football ou pour voler des fruits.

 

L’incomparable goût sucré de pêches cueillies sur l’arbre afflua soudain dans ma bouche. Je caressai le duvet sur leur peau, le parfum du fruit enveloppa le bout de mes doigts. Je me réveillai avec une envie de pêches, plus exactement de pêches du verger de « Mandgeribasse », les meilleures du secteur mais hélas, nous étions au mois de Mars. En guise de verger de pêchers nus débarquant à l’improviste dans la chambre, j’aperçus ta silhouette face à moi le regard fixe, désincarné tel le mannequin derrière la vitrine d’un magasin de songes. Tu étais passé par une fenêtre intruse de l’âme, une de ces pop up windows de l'esprit pour visiter mon sommeil et maintenant tu repartais par la porte comme les gens civilisés. Ce n’était pas la première fois, en fait, tu étais plutôt un habitué des lieux. Nous étions des amis d’enfance. Longtemps, nous avions cru pouvoir grâce à la puissance de l’amitié nous passer de mots ou utiliser des mots qui signifiaient tout autre chose que leur sens officiel pour nous comprendre. L’essentiel passait en un regard, un sourire, une grimace, un ton singulier, l’amitié permettait cela. Au loin, résonna la stupide sonnerie de mon téléphone portable, celle qui abattait par trois détonations Céline Dion entonnant le refrain de la chanson du film « Titanic ». Anne Marie en pleurs. Elle venait de rentrer de son travail, elle était seule dans ce village hostile à cette étrangère, à cette « dame de la ville arrogante, pas comme nous » avec le corps inerte de mon meilleur ami sur les bras, tué sans doute d’après les gendarmes à coups de barre de fer.

 

Des cris inhumains fusèrent dans la nuit suivi d’une longue plainte qui s’étirait, s’étirait encore, élastique sonore qui finit par se détendre en un miaulement rauque. Je n’ai jamais compris comment de si adorables petites bêtes pouvaient pousser des sons aussi effrayants lorsqu’elles réglaient des comptes sous le regard impartial des étoiles. Je tournai et virai d’un côté, de l’autre, à chercher fébrilement le sommeil. Je figeai mon regard sur le visage désormais étrangement apaisé de Géraldine et je me rendormis.

 

Je me souvins alors de notre dernier dialogue.Trois jours avant sa mort, Gilbert m’avait invité chez lui à prendre l’apéro. Anne Marie couchait à l’hôtel, elle était en séminaire en région parisienne. Géraldine était chez sa sœur, partie en vacances, et elle gardait ses deux nièces. Il était minuit quand nous finîmes la bouteille de pastis entamé cinq heures auparavant.

_ Tu vois Francky, se laisser vivre c’est toujours un peu se laisser mourir.

_Ah !?! T’as plus de pistaches ?

_Non mais je sais que toi aussi, tu te poses des questions.

_Des questions, ouais, je me demandais vu que t’as plus de pistaches si t’avais pas des chips dans un placard ? Ou des cacahuètes ? Des bretzels ? Des apérigraines ? Des crackers ? Des saucisses apéritives ? Enfin un truc à becqueter, croa !

_Tu es un grand comique qui s’ignore ! Tu sais, je ne suis pas croyant enfin je ne crois pas l’être.

_Attends là, tu me l’as déjà dit un jour mais j’avais pas relevé, tu ne crois pas être croyant, c’est ça ?

_Oui, c’est bizarrement formulé mais c’est au plus près de ce que je ressens là (il se frappa la poitrine du poing), au plus profond. La nuit parfois, je fais des rêves étranges…

_Ca alors, moi aussi ! Je ne fais jamais de rêves normaux à croire que les rêves sont comme les gens que je connais, y’en a pas un de normal ! Allez, on trinque alors, à nos rêves tordus !

Il riait. Eméché, j’étais toujours plus en joie qu’à l’accoutumée tandis que lui devenait parfois sérieux à en mourir d’ennui.

_Je fais des rêves récurrents, des personnages, des visages parfois démoniaques que je n’arrive pas à identifier viennent me visiter. Il y a ce rêve de masques blancs. Au début, je ne sais pas qui se trouve réellement derrière ce masque plat, inexpressif puis le masque s’incurve, s’incurve, s’incurve, et colle littéralement à la peau d’un visage qui se dessine en relief. Il en vient à en épouser parfaitement les traits et là, je pense deviner à qui j’ai affaire mais voilà que celle que je pensais être ma mère devient Anne Marie puis José Bové, mon frère se trouve être Adolf Hitler qui est en fait Jennifer Lopez et ainsi de suite. Souvent, les changements de personnalités se succèdent à n’en plus finir, je ne sais jamais qui se cache vraiment derrière ces masques. Des histoires, des actions se passent, je fais l’amour à une superbe femme qui s’est retrouvée dans mon lit aussi vite que les femmes tombent dans les bras de leurs amants au cinéma et puis, alors que je viens de jouir, le masque bouge, change de forme et je m’aperçois que je viens de faire l’amour à mon père qui rit à s’en faire péter la glotte !  Les masques sont comme les mots, on ne sait jamais vraiment ce qui se cache derrière eux. Ces temps-ci, ils reviennent moins souvent, j’ai plutôt droit à une créature étrange, une sorte de Bouddha avec des yeux de mouches ! Il me regarde longuement émettant de petits bruits bourdonnants. Il vient souvent me voir le matin quand je suis entre deux sommeils, à ces moments vagues où je n’ai pas l’impression de dormir vraiment. Malgré le fait que je sache qu’il n’est face à moi qu’en songe, je me laisse avoir à chacune de ces apparitions et je m’éveille en sursaut. Je le vois si souvent que j’ai l’impression qu’il existe réellement dans un univers parallèle, il me connaît bien, il m’observe de ses yeux difformes, il voit tout ce que je fais ou que je ne fais pas et que, ma conscience, mes premiers réflexes me pousseraient pourtant à faire mais je ne le fais pas.

_Qu’est ce que tu devrais faire et que tu ne fais pas ?

_En gros, c’est souvent aider des gens de diverses manières mais non, je ne les aide pas, je les laisse crever et au moment où ils rendent leur dernier souffle, je tourne la tête et j’essaie d’oublier leur visage, leur histoire et le fait même que j’ai pu les croiser un jour comme s’ils étaient les fruits de l’oubli nécessaire, nécessaire pour continuer à vivre sans devenir fou. Bizarre, ce rapport que l’on a aux rêves, cette impression qu’ils sont à la fois uniques, grotesques, désuets et finalement d’une originalité assez commune. Etrange aussi, cette capacité à les effacer en partie ou totalement, un rêve est un univers complet avec sa logique parallèle propre qui ne semble plus viable passé la barrière du réveil. Malgré tout, je crois que c’est dans la plupart des cas, ce que nous produisons de plus beau dans une vie. Tout humain semble en mesure de faire des rêves magnifiques, de véritables œuvres oniriques d’une intensité émotive sans pareil. Aussi, je me pose cette question : est-ce vraiment nous qui créons nos rêves ?

_Bah qui tu veux que ce soit, c’est inconscient mais il me semble bien que ce soit nous !

_Il me semble aussi et pourtant qu’est ce que j’en sais ? L’organe ou la machine à rêve en nous, est-ce vraiment nous ou nous, transposés dans une autre dimension voire un autre « nous » ?

_Ah, le pastis, c’est fantastis !

_Le caouctchouc, super doux ?

_Super mou, super mou ! Tu connais plus tes classiques ! Excuse moi Gilbert, je t’ai coupé dans tes questionnements mais il y a un rêve que je n’ai jamais oublié enfin disons que je ne l’ai pas plus oublié que ce que j’avais déjà oublié en me réveillant ce jour là. Comme tu dis, on a toujours des souvenirs fragmentés de nos rêves, après il faut reconstituer le puzzle, j’ai jamais été très fort en puzzle, tu te souviens, ma sœur était sacrément balaise.

_Oui ça m’avait impressionné ! La Kasparov du puzzle ! Alors tu le racontes ce rêve persistant ?

_Oké, oké ! Ma mère avait invité du monde à la maison, j’étais plus jeune et je voulais l’aider. C’était pour célébrer mes fiançailles. Quelle idée même en rêve ces fiançailles ! Qui se fiance encore aujourd’hui ? Enfin bon, là, je me fiançais mais alors je savais pas avec qui, c’était un mystère, je devais découvrir l’élue au dernier moment une fois tout le monde à table. Ma mère était en train de préparer le repas, elle ouvrit une boîte de conserve et en jeta le contenu dans un saladier plein de laitue. J’écarquillais les yeux et elle se mit à tourner rapidement la salade comme pour masquer ce qu’elle venait d’y jeter mais je revoyais réapparaître ces formes caractéristiques entre deux feuilles vertes. J’étais je pense un peu dégoûté et fortement surpris alors je lui ai demandé :

_Maman, pourquoi tu as mis des bites dans la salade ?

_Il n’y avait plus de cœur de palmiers à la supérette alors j’ai pris ça, c’était un peu plus cher mais il paraît que c’est très bon. Pour tes fiançailles, on regarde pas à la dépense ! En plus, il paraît que ça donne de la force à ceux qui en mangent, une force spéciale surtout pour les hommes, on m’a dit qu’à coté le viagra, c’était du pipi de chat !

Vu que nous étions dans un rêve, la situation me paraissait tout à fait normale et je ne trouvais rien à redire aux délicates remarques de ma mère.

_Pfff ! Rien que d’imaginer la tête de ta mère entrain de dire ça !

_Attends, c’est pas fini ! Bon, elle continue de préparer sa salade puis on arrive à table, les invités sont habillés comme des paysans endimanchés et je rencontre les parents de la fille. Ces gens ont l’air sympas, c’est la fête, tout va bien et voilà que j’entends un bruit au loin. Une sorte de bourdonnement mais de plus en plus fort. Mes futurs beaux parents me sourient d’un air entendu. Je ressens une grande inquiétude et je vois débarquer un monstre difforme dans la pièce : une libellule géante.

« Voilà l’heureuse élue ! », déclame le prétendu père.

Elle me regarde comme une proie avec des yeux énormes de prédatrice. Ma famille n’est nullement choquée par l’apparence de ma fiancée qui s’installe sur la chaise violette à ma gauche juste à coté de moi, battant des ailes de temps à autres. La salade arrive, les gens félicitent ma mère, ma fiancée libellule en mange puis crache une bite, s’envole et commence à dévorer tous les gens de ma famille en faisant le tour de l’immense carré formé par les tables accolées tout cela dans le sens des aiguilles d’une montre. Elle démembre, arrache les têtes, fait des figures comme la patrouille de France ne laissant derrière elle que des gerbes de sang, le tout sous les applaudissements du reste des convives qui semblent trouver cet original spectacle absolument délicieux jusqu’à ce que leur tour arrive de se faire atrocement mutiler. Elle m’a gardé pour la fin en guise de dessert salé. Contrairement aux autres convives, elle ne m’attaque ni la tête ni les jambes mais fonce direct sur mon entrejambe !

_Wow et alors !

_Bah je me suis réveillé !

Là on avait bu, on avait du parler cinéma ou musique, je ne savais plus et puis je me souvins de ce qui suit :

_Tu vois ma vie, c’est comme le titre de ce conte de je ne sais plus trop qui « l’histoire d’une patate qui voulait désespérément devenir frite ».

_Ouais, Gilberto, ça me parle aussi mais je me dis parfois que si on avait été frite, n’aurions nous pas voulu être patate ? Je dis « être » parce que dans ce cas « devenir » me semble impossible. La matière perdue ou transformée l’est sans doute à jamais enfin je veux dire on pourra toujours essayer de la reconstituer, on ne retrouvera pas l’état initial au mieux ce sera un ersatz… 

_Tu connais Ladislav Klima ?

_Non

_Il a dit un jour : « L’homme qui se respecte quitte la vie quand il veut ; les braves gens attendent tous, comme au bistrot, qu’on les mette à la porte. »

 

05/03/2007

3 Gilbert

A 10 ans, un petit garçon admire souvent son père, c’est la période bénie précédant la puberté, un temps prospère avant la compétition père-fils qui fera rage sous les regards courtisés, partagés et parfois affligés de la mère. Enfin pour moi, c’est comme cela que ça s’était passé, pas pour Gilbert.

A 10 ans, lorsqu’il aidait son paternel au magasin et qu’un fidèle client lui disait avec un sourire bouffi de prétendu bon sens pendu à des lèvres mollassonnes : « Ah petit, c’est bien d’aider son père, hein, qu’est ce que tu feras plus tard ? Tu feras pareil que ton papa, hé, tu reprendras le magasin ! ». Gilbert répondait : « Ca jamais ! ». La plupart du temps, il ajoutait sous les regards à la fois surpris et dépités des clients et de son géniteur : « Plutôt crever ! ». Il avait l’impression d’avoir été conçu comme un outil de travail mais durant les neuf mois qui précédaient sa mort, il ne travaillait plus. Il se sentait telle une machine détraquée, bonne pour la casse avant d’avoir réellement servie. Ses parents avaient investi du temps et de l’argent dans cette machine mâle mais elle était bien partie  pour ne leur rapporter jamais que des ennuis.  Profondément inutile, inapte au travail pour lequel elle avait été conçu voire maillon perturbateur d’une chaîne sociétale capable de faire dérailler d’autres machines de chair ; le bilan dépeint par ses soins était lourd mais en même temps cela correspondait à tout ce qu’il avait toujours voulu être ou du moins à ce qu’il croyait avoir toujours voulu être. Pendant des années, l’immature mantra difforme qu’il répétait surtout à lui-même -« un jour, je ferais comme je voudrais, je ne travaillerais pas, je vivrais comme je pourrais mais je serais moi, un individu, pas le « fils de » avec une vie tracée depuis sa naissance et qui s’efforce coûte que coûte de la suivre au fil du temps »- lui avait permit, pensait-il, de tenir le coup. Lorsque son père le traitait d’incapable, le tançait de « Imbécile, t’apprends quoi à l’école ? » ou lui ordonnait de réfléchir avec sa tête, les yeux de Gilbert se teintaient d’étranges lueurs incandescentes, son corps se raidissait prêt à bondir mais il claquemurait dans un coin obscur de son esprit ses potentielles réponses sauvages et finissait par se soumettre à l’idée que son père savait tout faire dès sa naissance et que lui, malgré l’expérience et les conseils de ce génie caché au fond du trou du cul du monde, resterait à jamais un « branquignole » qui ne pourrait d’ailleurs produire qu’un « travail de branquignole » selon l’expression favorite du petit commerçant. Son paternel lui parlait ainsi pour l’aider, pour qu’il devienne un homme. Il ne faisait sans doute que répéter ce que lui-même avait vécu dans son enfance pour habituer son unique fils à la dureté du monde du travail mais Gilbert ne s’était jamais habitué et refusait de devenir « un homme » tel que l’entendait son père. Il avait pourtant fait semblant, un temps, avec résignation avant que le dégoût de soi ne devint trop grand et qu’une fois ses parents morts, il décida de vivre comme il le souhaitait. Mon ami pensait pouvoir se séparer de sa femme au cas où elle ne voudrait pas le suivre mais il n’avait pas, je crois, sérieusement envisagé cette possibilité.

 

Depuis tout petit, Gilbert ne s’était jamais senti à l’aise, jamais en symbiose avec les gens du village et pas seulement du village d’ailleurs. Ainsi, il aimait à répéter au lycée :

_Il ne faut pas que je redouble ! La seule motivation qui me pousse à savoir recracher à l’instant t les flots d’abstractions stériles qu’on nous apprend, c’est de partir de cette région au plus vite. Tout ici est d’une lenteur désespérante. Notre village est un cimetière, certains ont notre age et ont pourtant des pensées de vieillards comme momifiées sous les bandelettes de l’époque. Ils sont prêts à tout pour rester dans ce trou à zombies quitte à se marier avec leur cousine. Personne n’est vraiment assez fort pour se dresser et rester pur dans la fange où nous avons été baptisé puis élevé. Une force intrinsèque aussi puissante que celle de la gravité semble nous tirer vers le bas. Résister à cette force serait perçu comme une trahison, un impardonnable manque de respect envers la tribu. Ici, l’intelligence est l’ennemi de la tradition et de la morale, l’art est une connerie pour citadin, les livres sont à l’origine des « maladies de la tête » qui attaquent surtout les bonnes femmes d’ailleurs, afficher son envie d’apprendre, de penser et d’être différemment est de l’arrogance, de la prétention qu’on effacera de ton caractère à coups de poing ou à coups de carabine, s’il le faut. Les chasseurs ne manquent pas, parfois il y a tellement peu de gibier qu’ils s’amusent à tirer sur des pommes de pin, d’autres fois, par accident ou excès d’alcool, ils tuent leur chien, leur fils, leur père, leur voisin et ils vous disent que c’est la vie, s’ils pouvaient, ils foutraient ça sur le dos du bon Dieu. Faut bien qu’il serve à quelque chose l’autre con sur sa croix en haut du boulodrome! Ils ne se rappellent même plus qu’il en est descendu. Accidents de chasse et  accidents de voiture, voilà tout leur sens du tragique ! Ici, il faut se fondre dans le moule, s’enterrer vivant en se recouvrant de valeurs ancestrales qui ne sont souvent que des préjugés insensibles à tout progrès, à toute évolution. Nombreux sont ceux qui voudraient me mettre du plomb dans la cervelle au sens propre comme au figuré. Du plomb afin que je devienne si lourd que je ne puisse plus bouger. Ainsi, je ne parviendrais plus qu’à m’enfoncer dans la terre ancestrale et je serais réfractaire à tout mouvement, comme eux. Dans mes rêves, j’en vois d’autres plus sages qui disent qu’il faut laisser le temps faire son œuvre car le plomb des âges me recouvrira un peu plus chaque jour. Il faut croire qu’il y a un age pour changer le monde. Après, on ne fait plus que s’enfoncer, on connaît plus de choses, on gagne en raison et en sagesse, on s’accommode avec l’ignoble, on commence par les concessions, on finit par les compromissions. Notre électricité devient statique alors on se recroqueville sur sa condition avant de crever le regard fixé sur ses pieds dans la crainte du moindre mouvement, dans la peur du plus petit frémissement. Tu le sais, toi, ce que je répondais aux amies de ma mère lorsqu’elles me demandaient « Mais alors Gigi, tu veux faire quoi plus tard ? ». Alchimiste ! Alchimiste ! Alchimiste ! Plutôt trop fois qu’une, trouvez moi un putain de BEP d’alchimie ! Si ça n’existe pas, inventez-le ! Que du sommeil de plomb qui enveloppe ce village naisse l’or des rêves les plus beaux. Cela semble impossible. Tout changement terrifie les indigènes à part peut-être si ce changement permet de tirer plus de raisins de leurs vignes. D’ailleurs, certains fils de viticulteurs ne se privent pas de les arracher pour toucher des primes puis ils s’empressent d’aller trafiquer le POS (plan d’occupation des sols) graissant la patte des politicards locaux pour passer leurs terrains désormais nus en zone constructible et ainsi profiter du boom de l’immobilier. Tout ces efforts dirigés vers un même but : pouvoir s’empiffrer, encore et encore, pour mourir obèse dans la dictature du confort, étouffé par leur propre graisse, la bouche pleine de billets de banques. Evolution ? Oui, si elle permet d’un peu plus se remplir la panse, de se payer un 4x4, un séjour d’une semaine au bord d’une piscine d’un village pour touristes en Papouasie, de faire exploser les armoires de nos enfants sous le poids des tonnes de jouets achetés, de gonfler de silicone les poitrines de nos femmes, d’acheter une piscine ou un putain de jacuzzi comme dans les séries américaines. Voilà notre futur, voilà le but de nos vies, c’est à se flinguer !

Je trouvais qu’il exagérait tout, qu’il manquait de discernement et de finesse en logeant tout le monde à la même enseigne. Il caricaturait à gros traits, se laissait submerger par son goût de la provocation et sa haine adolescente des autres, de ces villageois qui, au fond, lui ressemblaient tant.

 

Contrairement à sa femme, Gilbert avait toujours du forcer son talent pour se faire détester et, même s’il y parvenait haut la main, la plupart le préférait à Anne Marie parce qu’au fond il était comme eux, il faisait partie de la famille, celle des « médiocres » comme il les appelait. Ca le rendait fou de voir que des hommes, même ceux de sa génération, se complaisaient dans leur bêtise, se repaissaient satisfait de leur ignorance sans même essayer de la masquer, ne cherchaient pas ou pas assez selon lui à s’élever, à connaître, à s'ouvrir au monde extérieur alors que ce village semblait sans avenir à moins d’être transformé en pittoresque musée du monde rural provençal. Pire, ces crétins trop jeunes pour bénéficier des excuses de la sénilité ou des carences d’éducation scolaire de leurs aînés le méprisaient comme s’ils avaient reçu l’inertie en héritage et qu’ils en étaient désormais les gardiens sacrés.

Parfois, le jeune Gilbert allait chercher des coups à « La civette », le café sur la place du village, en tenant ce type de discours agrémenté d’attaques personnelles décochées sur les clients les plus sanguins du bar et il récoltait les corrections avec une fierté affichée. Il n’était jamais parvenu pas à détester le monde cordialement.

 

Finalement, il s’était décidé à partir, le plus loin possible, peu importe l’endroit. Son père désappointé lui répétait :

_Tu es au chaud ici ! Qu’est ce qui te manque ? Une petite femme ? Tu as le pain, le couteau et tu veux aller te casser les dents sur le béton froid ? Qu’est ce que tu cherches à prouver, hein ? Tu te crois supérieur à nous ? Il est pas assez bien ce magasin pour toi ?

Une fois à Paris, il dénicha un travail sans grande responsabilité avec des horaires de fonctionnaire puis rencontra rapidement Anne Marie et se maria avec elle. J’étais fier d’être son témoin. Mais la période dorée fut de courte durée. Peu à peu, je voyais l’état de Gilbert empirer. Il n’allait pas bien, il semblait désormais se morfondre dans la capitale et disait ne percevoir en elle plus que bruits, laideur et précipitation. Parfois, il se sentait pris de vertiges, il étouffait en proie à des crises de panique. Il lui fallait s’asseoir ou s’allonger et respirer lentement ou plutôt réapprendre à respirer lentement comme le souffle d’une brise régulière, le ronronnement de l’air balayant la vallée qui l’avait vu naître où se dressait encore le temple de son âme vidé de son corps. Petit à petit, il revenait à une certaine sérénité mais il rechutait souvent, il ne parvenait pas à intégrer certains facteurs, à zapper certaines informations, à réguler sa respiration au milieu du chaos désoxygénant de la cité. Il devait s’habituer à la vitesse et au mouvement jadis tant recherchés, à l’impolitesse, à l’individualisme forcené, à l’omniprésence de la circulation automobile, aux bruits, conversations, klaxons, sirènes, aux poches de tristesse lasses sous les yeux, aux visages gercés par le stress, aux gens silencieux dans le métro prêts à se griffer qui à chaque station se précipitaient les uns sur les autres, aux hurlements et grognements de fous urbains qui seraient peut-être sains d’esprit en milieu rural ; à l’absence de chaleur, de sourire, d’amour, de regards francs mis à part pour provoquer quelqu’un ou repérer de potentiels dangers, à tous ces signes extérieurs de faiblesse que ces humains asséchaient ou gardaient au plus profond d’eux même ayant la décence de ne pas les exhiber, à l’indifférence, à tous ces tourbillons d’informations qui fusaient de toutes parts et l’emportaient dans des spirales angoissées. Il avait été licencié et déprimait dans une ville qu’il en était venu à détester encore plus que l’endroit au monde qu’il pensait détester le plus. Anne Marie lui précisait qu’il existait plus de deux lieux d’habitation possible au monde mais Gilbert ne l’écoutait plus, il se sentait vaincu et devait aller déposer les armes aux pieds du patriarche. Elle avait cédé au désir de son mari de retourner au bercail mais il n’était plus le même homme. L’espoir d’un ailleurs meilleur était tombé comme une dent de lait et cette chute avait écrasé une partie de son amour-propre. Il allait faire ce que, depuis son enfance, il redoutait et détestait au plus haut point de devoir faire un jour : il rentrait la queue basse au village pour travailler docilement au magasin de son père. Son paternel mourut peu de temps après le retour du fiston et sa mère le suivit dans le caveau familial un mois plus tard emporté par le chagrin. Désemparé par cette succession de décès, ses vieux démons ou vieux désirs ressurgirent, il décida de vendre le magasin puis de ne plus travailler. Je pensais qu’Anne Marie le pousserait à chercher un nouveau job mais elle n’en fit rien. Il venait de traverser une période douloureuse et je me disais qu’elle devait l’aimer à un point que je n’avais pas imaginé pour accepter ce choix de vie. En effet, elle avait quitté son poste à Paris pour un travail moins bien payé et surtout beaucoup moins intéressant dans la région. Elle avait accepté de venir habiter dans son trou natal avec les beaux parents sur le dos qui, apaisés par le fait de voir leur fils reprendre le magasin, en avaient profité pour mourir. Là, il décidait de tout plaquer, il ne travaillait plus, il commençait à boire, il la trompait avec Julie sa grosse voisine, tout le village était au courant et elle restait avec lui, piquait parfois des colères mais ne semblait pas vouloir ou pouvoir s’en séparer.

Gilbert, requinqué, clamait qu’il avait décidé de vivre, de vivre vraiment, narguant les travailleurs locaux de sa paresse exhibée. Il déclarait pompeusement que sa vie allait devenir une œuvre d’art, qu’il chassait les tensions de l’âme pour s’adonner à la richesse des mots, à la peinture, aux longues promenades, à l’observation des vents et des nuages. Au café lorsqu’il ne cherchait pas garouille, je l’avais entendu jouer les poètes déclamant le nez en l’air et le verbe haut de celui qui, comme il disait de cette vieille chanson de Jean Ferrat, « a toujours raison de voir plus haut que l’horizon » :

_Aux heures creuses où nul homme ne vient taper le fer, je me retire sur le banc en haut du boulodrome. Là, j’écoute le chant tremblant du réverbère et je regarde l’ampoule faire la danse du vent.

Plus sombre parfois, il disait qu’en fait, il travaillait en secret pour tous sur la préparation à la mort, c’était important la mort, surtout depuis que Dieu et ses promesses de paradis ou d’enfer avaient déserté les campagnes. Il fallait préparer les gens à la mort. Le bardo thodöl pouvait être utile mais n’était, d'après lui, pas adapté aux gens du village, à la région et à la culture française en général. Lorsqu’il ne buvait pas ou ne se baladait pas, il errait sur internet en quête d’informations sur de nouvelles formes de spiritualité pour accumuler des connaissances plus ou moins fumeuses sur son sujet de prédilection. Il jouait à exagérer encore un peu plus l’image qu’il avait dans le village, trop différent pensait-il pour se faire aimer, il cherchait à se faire haïr. Gilbert disait être « le voyant dans un monde d’aveugles qui ne savent pas vivre, qui  foncent tête baissée et qui crèvent ignorants, sans avoir levé la tête du guidon, oubliant le ciel qu’ils ont au dessus du crâne, la mentalité engoncé dans de pathétiques certitudes ancestrales teinté de machisme boueux ». Il toisait pas mal de villageois, se moquait d’eux, rentrait parfois chez lui avec un œil poché, trophée qui prouvait à quel point il avait raison, seul contre tous, tel le poète mallarméen planant au dessus du bétail ahuri des humains.

 

Son côté donneur de leçons et distributeur de bons points m’agaçait mais il savait encore rire de lui-même et j’avais l’impression que l’ensemble de son comportement, son cabotinage, ses paroles et ses actes n’étaient qu’une vaste comédie, la seule capable d’amuser encore ce désespéré. En plein milieu d’une conversation très sérieuse, il pouvait toujours lancer avec grandiloquence ce vieux gimmick emprunté à Samir et détourné par ses soins « Tu m’allonges une longitude, je te lance une latitude, Tu me sers une certitude et qu’est ce que je fais ? Je te place une platitude ! ». Pensant qu’il aurait l’air d’un artiste, Gilbert aimait à s’immiscer dans de très sérieuses discussions politiques en étalant ainsi ses convictions :

_Si en m’extirpant du lit, je pose le pied gauche en premier, j’achète Libération ; si je pose le pied droit, je prends le Figaro.

Il précisait aussi qu’il ne posait jamais les deux pieds en même temps pour ne pas avoir à affronter de journée indécise alors que personne ne lui demandait quoi que ce soit. D’autres fois, au bar du coin lorsque quelqu’un lui balançait : « Tu as vécu aux crochets de tes parents et maintenant tu vis à ceux de ta femme, tu es rien qu’un parasite ! »

Il répondait d’un ton emphatique poussant le timbre de sa voix vers des aigus efféminés qui contrastaient avec les basses fréquences presque rauques des habitués du troquet :

« Peut-être mais je fais quelque chose que tu ne feras jamais, je vis à l’instinct, je suis les voies que le hasard me dicte. Lorsque je sors de chez moi tous les matins, je jette une allumette en l’air et je la regarde tomber » 

Là, il laissait planer un silence, plissait légèrement les yeux, levait le menton en penchant la tête d’un coté puis émettait un bruit de bouche et souriait comme s’il mastiquait le mystère avec jubilation. Ensuite, il reprenait avant que l’attention suscitée ne retombât :

_A terre, je regarde le bout rouge de l’allumette et je suis cette direction, la fléchette de bois est le panneau indicateur de ma route de la journée. Je suis l’esclave des désirs de l’allumette.

_N’importe quoi ! Va bosser, fainéant ! Putain, ton pauvre père doit se retourner dans sa tombe !

02/03/2007

2 Anne Marie

Anne Marie Martin avait toujours été un être à part. Elle venait de la capitale. Elle faisait du théâtre. Sa singulière façon de s’exprimer, sa sophistication éclairée, sa façon de s’habiller, son aisance à porter des vêtements qui semblaient toujours lui avoir été taillé sur mesure, sa démarche souple et élégante, son maquillage discret et appliqué, tout cela et d’autres petites choses encore contrastaient avec les autres femmes du village. On l’appelait « la dame de la ville » ou  « Madame l'intellectuelle ». On la disait arrogante mais beaucoup enviaient en secret son élégance et sa stature tout en sachant au fond d’eux-mêmes que tout l’or du monde ne pourrait leur acheter cela. C’était autre chose qu'un bien matériel, une chose agaçante qui froissait les susceptibilités. Sa présence était parfois perçue comme une insulte, comme si à chaque fois qu’elle se montrait, sa silhouette chuchotait à l’oreille des autochtones : « Vous êtes des ploucs et vous ne serez jamais que des ploucs ! » Chaque ondulation de ses hanches lorsqu’elle marchait sur le podium invisible de la place du village répétait le mot ploucs ! Un pas et ploucs ! La parole de la chair d’une de ses fesses qui s’affaissait et s’étouffait dans un jean vintage à chaque enjambée mais d'aucuns entendaient crescendo les hurlements méprisants de ce corps étranger : ploucs ! ploucs ! ploucs ! ploucs ! Elle n’avait pas vraiment essayé de s’intégrer, elle n’en avait ni le temps, ni l’envie et la majorité des villageois regardait cette poupée de porcelaine en chiens de faïence. Sa façon paraissant faussement mystérieuse, hautaine et très affectée de dire « Je ne sais pas » à la Marguerite Duras, cette manière caractéristique de ne pas écorcher le langage, de se jucher sur ce « ne », cet adverbe tabouret de la forme négative et de toiser de cette hauteur verbale la populace bredouillant ses « Bin, j’en sais rien ! » ou « Hé bé ! Je sais pas ! » dérangeaient vraiment les gens d'ici. Elle résistait au langage de masse, à cette autarcie du verbe. C’était une rebelle au système d’économie linguistique local qui faisait que d’un juron ou d’un grognement beaucoup, ici, se comprenaient. Ceux qui ne comprenaient pas se taisaient et faisaient mine d’avoir compris alors qu’elle tiquait, les traits du visage pincés, et demandait des précisions à coups d'agaçants « Je vous demande pardon ? ». « Va te faire pardonner ailleurs ! », les entendais-je penser. J’en avais ouï des commentaires désobligeants à son propos, en particulier, issus de la bouche de femmes plus âgées :

_Regarde moi là, celle-là ! Pour qui elle se prend ? Ca s’écoute parler et ça sait même pas faire les vitres. L’autre samedi, je la voyais faire, en talons aiguilles ! Les carreaux de la porte fenêtre de sa salle à manger étaient encore plus sales qu’avant qu’elle ait commencé ! Ah ça pour faire la belle avec son chapeau à fleurs séchées, elle est un peu là ! C’est vraiment la parisienne à la campagne alors que son fainéant de mari dort toute la journée quand il est pas au bar. Je te le bougerais moi, le gros Gilbert ! En plus, il paraît que cette couleuvre de fils Martin va souvent se promener dans le jardin de sa voisine…

Sous les moisissures de ces propos rampants se cachait souvent le fond d'une vérité partagé par l’ensemble de la communauté. Malgré nos différences, moi et Géraldine apprécions sa compagnie mais nous avions parfois la sensation, jusqu’à la mort de Gilbert, qu’en retour elle ne pouvait nous accorder qu’un peu d’attention. Nous ne suscitions pas vraiment d’intérêt pour elle. J’étais l’ami de son mari et Géraldine était la compagne de cet ami sans plus, peut-être parce que par exemple, nous étions incapables de citer Martin Heidegger au milieu d’une conversation comme elle aimait parfois à le faire. Quand elle parlait, nous nous taisions. Elle avait le pouvoir de verrouiller des sujets par la puissance de son verbe et ce, de manière définitive. Même si nous n’étions pas d’accord, nous ne savions pas toujours comment formuler nos opinions, nous sentions qu’avec elle, nous devions parler autrement et faire des efforts de syntaxe et de réflexion pour essayer de se hisser à son niveau. Complexés par notre manque de culture générale, notre parole s’enferrait parfois dans de silencieuses prisons. Anne Marie parlait si bien et avec l’accent de la télévision, s’il vous plaît ! Par contre, elle discourait dans un jargon que nous comprenions vaguement, saupoudré de références que je ne connaissais que de nom. Sous ce vernis rutilant, je dénichais parfois un propos creux et suffisant. Nous n’avions pas les mêmes centres d’intérêt, pas les mêmes goûts musicaux ou cinématographiques et nous n’allions jamais au théâtre. De toutes façons au village, il n’y en avait pas. Finalement, notre seul point commun s’appelait Gilbert et ce drôle de magicien avait la capacité d’arriver par moments à faire vraiment passer le courant entre nous sur des sujets divers comme le besoin d’avoir un téléphone portable qui sonne souvent pour se donner de la prestance et se sentir moins seul. 

Depuis la mort de son concubin, nous nous étions rapprochés d’elle, Anne Marie semblait si isolée dans ce village hostile. Cette hostilité s’était quelque peu transformée en pitié après le tragique évènement. On ne l’aimait toujours pas mais on la plaignait même si parfois, j’avais l’impression que pour les plus aigris, elle avait payé pour sa prétention, elle n’avait que ce qu’elle méritait. Malgré ses grands airs, elle était enfin devenue leur égale face à la mort. Les choses rentraient dans l’ordre.

 

Gilbert était mort au mois de Mars, deux ans avant notre expérience. Ce fut un véritable séisme dans le village. Un assassinat ! Je ne me souviens pas depuis ma naissance que le village ait connu ça. La peur gerçait les visages des indigènes, elle engendrait les rumeurs les plus abracadabrantes et les accusations les plus délirantes. J’avais posé des vacances durant cette période. Gilbert avait deux soeurs qui n’habitaient plus la région aussi je décidais de m’occuper de toutes les formalités pour l’enterrement. L’église, le service funéraire, faire des listes et rassembler l’argent pour les couronnes de fleurs, avertir les connaissances les plus lointaines de Gilbert en collaboration avec Anne Marie mais aussi apaiser les rumeurs les plus dangereuses pour la santé mentale de cette dernière pas encore habituée à ces mesquineries galopantes. Elle était abattue, des gens du village venaient la visiter et elle, restait prostrée ou parfois délirait. Les mots et les silences n’étaient plus que des couteaux qui dansaient indécemment sur la plaie béante. Elle ne voulait certainement pas voir ces villageois qui venaient souvent se repaître de sa tristesse et en profiter pour observer la décoration intérieure de la maison et d’autres petits détails domestiques sous couvert de compassion mais elle n’avait ni la force ni le droit de les repousser. Je n’osais pas le faire à sa place, j’essayais seulement de tempérer le voyeurisme de certains. Parfois, elle se mettait à parler seule ou au mort sous les yeux effarés de l’assistance :

_Gilbert…On t’a tué…A coups de barre…T’es pas mort, on t’a tué !...Meurtrier indéfini on, on, on, on !...J’entends des pas qui s’approchent…Ils viennent pour moi…Des couleurs, des formes floues, des paroles et la mort au bout…Tu es parti sans moi…Qui est l’enfant de salaud qui t’a fait ça et pourquoi ? Pourquoi ?? Pourquoi ???

J’avais demandé aux gens qui venaient la visiter de ne pas l’interroger sur les circonstances de la mort, d’éviter les questions policières ou grossières du style : comment ça s’est passé, vous avez trouvé le corps à quelle heure, à quel endroit ? Comment il était exactement, vous avez pas pris des photos ? Combien d’hématomes? Il y avait beaucoup de sang ? Ca vous a pas taché le canapé ? Vous n’avez pas une idée de qui a pu faire le coup ? Pas d’allusion non plus à la liaison Gilbert-Lucie mais certains répliquaient : « Alors, elle au courant ou pas ? Parce que sinon je pense qu’il faudrait quand même lui dire, enfin bon, c’est toi qui la connaît, fais comme tu le sens mais bon…». Je m’interrogeais : venaient-ils pour le deuil ou seulement pour satisfaire leur morbide curiosité ? Parfois, les questions sortaient des bouches de parents très proches de Gilbert et là, il me semblait que je perdais toute légitimité à trancher notamment sur l’affaire de la liaison mais globalement face au chagrin d’Anne Marie, ils se tenaient tranquilles. Il me fallait aussi faire taire ceux qui soi-disant avaient des intuitions, des pistes, des dons extralucides. Ils avaient fait des rêves prémonitoires, savaient des choses mais ne pouvaient pas trop parler car ils n’étaient pas vraiment sûrs tout en ne sachant pas tenir leur langue. Je me demandais si certains villageois ne racontaient pas des sottises sur d’autres afin de régler de vieux contentieux. Elle n’avait vraiment pas besoin de tout cela. Evidemment, lorsque je les avertissais tous me répondaient : « T’inquiète pas Franck, tu nous connais quand même ! », ce qui toutefois n’arrêtait pas toutes les gaffes, les allusions grossières, les « mensonges de finesse » fins comme du gros sel ou les questions déplacées.

 

Depuis le décès de son compagnon, Anne Marie, rudement secouée, se laissait guider par des courants new age pour essayer de remonter la pente. Ses disques de classique qui ennuyaient tant cet ex-keupon des campagnes de Gilbert avait laissé place dans sa chaîne stéréo à des cd de musiques dites « relaxantes », aussi indigestes que de la musique au mètre : cocktail de bruits de rivière, de vagues, de gazouillis, recouvert de flûte de pan voire de chants de baleines.  Nous avions beaucoup hésité avant de lui demander la permission de prospecter des voix dans son salon mais face à l’omniprésence de cette musique singulière doublé par la teneur de certains de ses propos pour le moins ésotériques, nous nous étions décomplexés. Elle avait accepté tout de suite et s’était montrée fort intéressée par notre recherche de transcommunication.

 

Anne Marie rentra fatiguée de sa journée de travail mais dans ses yeux brillait enfin une lueur d’espérance. Géraldine, enthousiaste, lui révéla que nous avions recueillis dans l’après midi une « electronic voice phenomena ». Après  avoir entendu la bande, Anne Marie leva des yeux de possédée au plafond ocre de son salon et porta instantanément ses bras tremblant au dessus de sa tête, les phalanges recroquevillées par des nerfs qu’elle ne semblait plus vraiment contrôler, elle s’écria :

_La réponse, ils ont la réponse ! Depuis la mort de Gilbert, je suis comme soumise à la question, ma vie n’est plus qu’une longue torture, j’avance nu pied et ma chair s’écorche sur les pierres d’un chemin rocailleux dévoré par les ténèbres. De temps à autres, de petites lumières apparaissent et me guident, ces lucioles de l’esprit effacent mes douleurs pour quelques temps. Elles pansent mes plaies. Elles font pousser des fruits d’espérance sur les arbres morts de mes pensées. Leur jus lumineux gicle et éclaircit le pus stagnant de mes noires idées. Elles sont l’incarnation de petits êtres que bien peu de gens savent identifier : les anges. Sans Doreen Virtue, je ne les distinguerais pas. J’ai effectué un travail sur moi-même, visant à éliminer mes peurs, mes angoisses, qui a éveillé mon pouvoir spirituel naturel mais sans vous, je ne connaîtrais pas cette façon de me connecter à Gilbert. Je ne suis pas encore parvenu à communiquer avec les anges. Vous venez me transmettre la nouvelle énergie, celle qui empêche ce qui est ténébreux de rester longtemps caché. Mes amis porteurs de lumière, merci ! C’est un ange, vous avez entendu, Gilbert est un ange ! Les anges sont dans ma maison, ils viennent enfin me parler. C’est un accès, oui, vous avez ouvert un accès, merci ! Je le savais ! La voix des anges est mon salut, ma foi en eux sera ma renaissance. Amour, lumière et guérison !

J’échangeais un regard inquiet avec Géraldine. Nous étions consternés. Qu’avions nous fait ? Anna Marie semblait avoir complètement pété les plombs. Elle s’accrochait à la seule chose qui l’avait aidé durant ces deux années comme une naufragée s’accroche à une branche pourrie devenant dans ces moments difficiles un illusoire vaisseau de lumière.  Elle se sentait tellement seule qu’elle nous avait appelé avec sincérité « mes amis ». Il y a quelques années, cela nous aurait fait plaisir. Ce jour là, notre compassion se muait en pitié désespérée mais à sa place, qu’aurions nous fait ? Et ces anges, après l'expérience que nous venions de vivre, me paraissaient bien moins irréels que je n’osais moi-même l’avouer à ma compagne.

 

01/03/2007

1 La voix

Géraldine s’agita, enleva son casque audio et le jeta au loin manquant de peu de s’étrangler avec le cordon qui le reliait à son magnétophone. Elle ressemblait à une de ces faucheuses qu’on vient d’abattre d’un coup de chaussure et qui n’est pas encore tout à fait morte : son corps est atrophié mais ses pattes bougent encore, hagardes. Soudain frappée d’ataxie, sa silhouette vacillait en d’erratiques postures sous le souffle déchaîné de ce qui, de mon point de vue, paraissait être une tempête cérébrale. Poupée désarticulée aux yeux recouverts d’ombre, chacune des cellules de son corps semblait avoir été fouettée par la force tournante d’un coup de pinceau de Vincent Van Gogh. Elle me décrirait plus tard ce que j’interprète aujourd’hui ainsi : différentes variétés de vents aux métalliques stridences s’engouffraient dans ses tympans en spirales bourdonnantes, mélange dissonant de multiples fréquences qui noyèrent d’une grande vague d’infini métaphysique, salée de points d’interrogations gros comme le poing, son sens de l’équilibre. Ses fesses vinrent rebondir sur le carrelage. Les zones encerclant chacune de ses chevilles se contractaient en spasmes irréguliers comme si un petit animal y était retenu prisonnier et essayait désespérément d’en sortir. Elle hurla, les traits du visage tirés au bord de la déchirure. Ses pieds martelèrent les carreaux en granit repoussant des talons une terreur sourde que ses cris ne parvenaient pas à surmonter. Ces mouvements eurent pour effet de la faire reculer sur les fesses du centre de la pièce et elle s’immobilisa complètement lorsque son dos vint frapper le mur du salon des Martin. J’étais paralysé. Je ne pouvais m’empêcher de contempler, immobile et fasciné, ce spectacle inédit. Ma femme (je la considère comme telle même si nous ne sommes officiellement pas mariés) dont j’avais pu apprécier depuis sept années, la force de caractère n’était plus qu’un amas de chair faible, frissonnant de peur et dévoré par ses nerfs. Tout à coup, elle hurla de nouveau. Ses cris sonnaient comme des sirènes d’ambulance, chants désespérés de l’esprit ébranlé annonçant à la fois la désintégration de notre vision de la mort, c’est-à-dire la cessation complète et définitive de la vie, et la naissance d’une nouvelle idée de la finitude soudain apparue dans toute son incongruité. Une voix sortie de nulle part était venue concasser quelques certitudes réputées incassables au point de faire trembler l’ensemble de son édifice corporel qui n’avait pu que s’écrouler au sol. Elle n’essayait même pas de se relever, refusant d’un œil trouble ma main tendue. Je ne l’avais jamais vue ainsi. J’éprouvais de la peine pour celle qui partageait ma vie mais en même temps, je ne pouvais réprouver une excitation comme jamais je n’avais ressentie. Pour la première fois, notre expérience fonctionnait, j’étais presque jaloux qu’elle en fût le premier témoin. Après de longues minutes passées à la réconforter où elle pleurait sans pouvoir articuler la moindre parole, nous pûmes envisager de réécouter la bande, du moins je décrochais après un bombardement d’arguments sur un être groggy, l’autorisation de pouvoir le faire. Elle n’avait pas formellement identifié la voix de Gilbert mais qui peut se targuer de reconnaître le timbre de voix d’une âme ? D’autant plus que nous utilisions un fond sonore diffusé par un transistor portable calé sur l’onde de Jurgenson, c’est à dire vers 1480 kHz sur les ondes moyennes, pour faciliter les contacts avec l’au-delà comme nous l’avions lu sur un site internet. Je posais le casque malmené sur mes oreilles et j’enclenchais le bouton lecture d’un doigt peu assuré. Ce geste allait changer ma vie, moi que la mort en tant que fin absolue avait toujours terrifié, j’en étais persuadé. Le grésillement de la fréquence fut bientôt couvert par le micro de Géraldine :

_Ca marche pas Franck, on devrait changer de question. Je pense qu’il faut pas parler d’Anne Marie.

_Boaf !

_Comment faire ?

Puis une voix, une drôle de voix, plutôt grave, monocorde, sereine, trop peut-être comme désincarnée mais je n’arrive à saisir qu’une groupe sonore, « ach », au milieu d’une phrase.

_Alors…tu as entendu, tu as entendu ?

_Je n’ai pas bien compris les premiers et les derniers mots, juste « ach » au milieu, c’est ça ?

_Non…enfin oui, il…il parlait bizarrement comme s’il se moquait de nous. Il a dit… « Vas-y à la hache, racaille ! »

Je sentais un léger sourire surfer sur mes lèvres. Il ne tarda pas à étreindre les flammes affolées du regard de Géraldine et à apaiser son corps hypertendu. A certains moments critiques, les sourires apparaissent parfois parés de vertus magiques.

_Ne te moque pas, Franck ! Réécoute ! Ralentis ou accélère la lecture mais vraiment je suis sûre de moi, j’ai…j’ai entendu « Vas y à la hache, racaille ! ». C’est…C’est peut-être un indice sur son meurtrier ?

_Il n’a pourtant pas été tué à coups de hache.

Je réécoutais la bande plusieurs fois et je reconstituais au bout du compte une phrase phonétiquement proche mais sémantiquement différente de celle de Géraldine.

_Maintenant, je suis sûr la voix dit : « Vas-y à l’arrache, ma caille ! ».

« Ma caille » était une expression qu’employait souvent Gilbert lorsqu’il voulait s’encanailler que ce soit pour rire ou pour se faire passer pour un « bad boy » des campagnes. Géraldine se laissa facilement persuadé, je crois qu’elle ne demandait qu’à être rassuré. Le fait d’entendre une voix venue de nulle part, voire de plus loin encore par delà les limbes, s’avérait plus traumatisant pour nous que le sens de ces paroles. Nous avions décidé de jouer avec les morts, de tutoyer l’au-delà pour mettre un peu d’excitation, une pincée d’extraordinaire dans notre vie de couple mais nous ne pensions pas réellement que cela pouvait fonctionner. Visiblement, Géraldine y croyait encore moins que moi. Tout était parti d’un passionnant bonus DVD du médiocre film « la voix des morts » où un couple d’américains, Lisa et Tom Butler, montrait comment ils procédaient pour entrer en contact avec les morts. Nous pouvions les voir en action et entendre quelques « evp » (electronic voice phenomena) recueillis par leurs soins puis amplifiés grâce à un logiciel. Les morts ne semblaient pas parler très fort. Après quelques renseignements complémentaires captés sur le Web, nous nous étions lancés enthousiastes dans l’aventure sans obtenir de résultat jusqu’à cet après-midi. Là, la voix d’une qualité exceptionnelle était quasiment audible au casque, nous n’en espérions pas autant avant de commencer mais désormais nous en voulions beaucoup plus. Nous allions pouvoir aider la femme de Gilbert, Anne Marie, à faire son deuil et j’espérais percer le secret de la mort de mon ami.

Avec une certaine stupéfaction, je vis Géraldine passer en quelques minutes de la terreur à l’excitation de la découverte. Le contact avait été établi mais cet après-midi là malgré de multiples tentatives, nous n’entendîmes plus la voix.

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