28/05/2008
Les leçons du professeur Sénil : Sur les "L" de Christophe Maé
Chers élèves, bonjour ! Hier soir, je dégustais une camomille pas assez infusée, la télé était allumée, je pensais à tout autre chose, peut-être d’ailleurs à ce que j’allais vous raconter aujourd’hui, je ne sais plus ! Tout à coup, à l’écran(vous l’avez peut-être vu) apparaît un jeune homme en veston qui sautille, sautille, se tortille et sautille encore mais jamais ne s’envole, est-il blessé ? Sa voix singulière dans son utilisation imite ses mouvements à moins que ce ne soit le contraire. Il est habité, habité voire possédé par quelque chose, un je-ne-sais-quoi qu’il semble vouloir généreusement nous transmettre mais cette chose me semble être une espèce de malédiction, une malédiction contagieuse ! Gare aux chanteurs-garous !
« Du fond de ma rue, une silhouette… » (ne serait-ce pas celle d’Eagle eye Cherry(1) ?)
Ce Mal qui l’anime et dont on ne sait s'il en jouit ou en souffre (un peu savant mélange des deux n’est pas à exclure) a quelque chose à voir avec la diction, il reste donc à le circonscrire. Etrange : les apparentes platitudes qu’il chante semblent être pour lui des montagnes russes, un grand manège sur lequel sa voix monte et descend de manière vertigineuse. Je suis d’abord impressionné par ses capacités vocales et sa mystérieuse ferveur(la tentation du groove sans doute) puis les sensations diminuent avec la répétition de ces mêmes montées et descentes et comme souvent avec les manèges, la magie initiale disparaît assez vite au profit d’une vision juste mécanique de l’attraction foraine. Mais tout de même : qui est ce Zébulon monté sur des cordes vocales-ressorts qui tournicotent et tricotent chez certains avec les fils tendus de leurs nerfs rendant insupportable ces quelques syllabes sautillantes : « belle demoiselle » ? D’autres évidemment apprécient voire vénèrent ce Zébulon de la corde vocale. Vous avez sans doute deviné que je parle de Christophe Maé et plus précisément de la chanson « Belle demoiselle ». Avec quatre « l » en deux mots, nul doute que les métaphores emplumées allaient fuser ! En effet, que d’ « l » dans cette chanson(pas moins de 15 rien que dans le refrain), je suis tenté de dire qu’il n’est question que d’elle(la demoiselle), d’ailes(à plumes) et bien sur d’ « l »(à poil si je puis me permettre). Pourtant ce drôle d’oiseau ne décolle jamais, il est humain, des lourdeurs l’emprisonnent à la Terre(sentiments ? corps ? sexe ? gravitation ? raison ? du goudron sur les plumes?), le retiennent ici-bas avec ses congénères. Il ne peut que produire ce singulier mélange de roucouler/hoqueter(j’hésite entre « rouqueter » et « hoquouler » pour un néologisme) tel un oiseau aux ailes atrophiées ou un ange blessé qui sautille, sautille et se plaint au ciel sourd de ne pouvoir voler. Cette incapacité(que seule la science pourrait modifier, nous y reviendrons) fait peut-être ressembler le monde qui l’entoure à une immense cage dans laquelle il semble condamné à s’agiter sans pouvoir jamais en sortir.
A première vue, ce qui surprend à la lecture des paroles de cette chanson c’est la passion, l’énergie que met Christophe Maé à les chanter, animé d’une vigueur(on sent qu’il y croit, il donne tout ce qu’il a et souvent même plus que ce qu’on lui demande en fin de chanson) qu’il doit, me dis-je, trouver forcément ailleurs que dans le texte. Les passages : « La silhouette c’est une fille/Jour de fête nationale/Ronflante comme une escadrille/Qui domine mon moral » et « Du milieu de ma rue/La silhouette comme un nuage/S’éloigne sans un bruit/Alors c’est grave » n’entament en rien sa passion, n’altèrent pas non plus sa façon de chanter. Rien ne semble l’arrêter, il tourne sur lui-même, derviche hurleur, toupie à béton vocale, mouvement éternel d’une particule humaine vivante, fréquence du chant en phase peut-être avec d’imperceptibles vibrations cosmiques fussent-elles flatulences célestes. Comprendre le phénomène demande une nouvelle fois de dépasser les apparences, d’aller au-delà des mots, de voir ce qui se cache sous les étiquettes, de décoller son attention du timbre de sa voix, de s’interroger sur l'enveloppe humaine, de s’attarder comme si nous étions dans une file d'attente devant un guichet de la Poste et n'allez pas me dire que tout cela est un petit peu téléphoné! Il s'agit de puiser à la source des choses, nous sommes des êtres constitué en grande partie de liquides divers vivant sur une planète couverte en grande partie d'eau.
Pour paraphraser le début « Du fond de ma rue/Une silhouette comme un bruit aigu », l’apparition d’une silhouette déclenche un son qui de plus est aigu(détail primordial), un bip sonore, une alerte : femme à l’approche, homme à l’affût ! Le chanteur-chasseur(ou le parolier disons le personnage principal de la chanson qui parle en « Je ») voit cette fille au fond de la rue or après le refrain, ils seront « au milieu » de cette même rue et là : « la silhouette…s’éloigne sans bruit ». Nous avons alors ce « c’est grave » qui tombe comme une déjection de pigeon dans la soupe pop si on ne le replace pas en opposition avec le « aigu » du début. Posons les équations (n’oubliez jamais, l’homme qui veut voler a besoin de la science) :
Aigu = Alerte + Sens émoustillés(création de possibilités)
et la suivante :
Grave = Alerte silencieuse(disparition progressive de la donnée "Alerte") + Refroidissement sensoriel(fin de possibilités transformées en simple fantasme plus ou moins persistant selon la valeur de « sens émoustillés »)
Evidemment, on peut discuter les termes et les valeurs mais le « C’est grave » est un tocsin qui ponctue une impossibilité, sonne la mort d’une relation qui n’a jamais eu lieu. C’est important dans une chanson extraite d’un album appelé « Mon paradis » où Dieu est cité deux fois, où il est question d’un mystérieux aveu et de « parfait » qu’il n’est pas (référence à l’hérésie cathare qui revient à la mode dont il aurait pu être accusé ce qui expliquerait peut-être sa chute du paradis ?). Il est indispensable je crois de se garder d’aller plus avant dans l’analyse du pan mystique de cette œuvre et de revenir à des éléments plus prosaïques et moins sujet à controverse.
Ce qui suit devrait vous éclairer : « Ca se bouscule dans ma tête dopé à l’effet de plaire ». Nous avons donc ici un jeu sonore qui fait clairement allusion à l’effet Doppler (L'effet Doppler est le décalage de fréquence d'une onde acoustique ou électromagnétique entre la mesure à l'émission et la mesure à la réception lorsque la distance entre l'émetteur et le récepteur varie au cours du temps.). Aussi, la même silhouette produit des sons différents(tout cela dans la tête du narrateur ou n’oublions pas « ça se bouscule », « escadrille », « fête nationale », en gros, c’est le souk !) selon la distance à laquelle elle se trouve du narrateur. La chanson s’articule autour de ce jeu de mots mais nous parle aussi du champ de bataille entre le gouvernement de la raison et le peuple tumultueux des sens. Cette chanson pose-t-elle en filigrane le fait que le trouble des sens pourrait être traduit en langage mathématique à l'image de l'effet Doppler? La formule ou sans doute les formules ne sont pas données par la "belle demoiselle" qui finalement ne fait que passer (et repasser du moins sur les ondes radio).
D’autre part, il est clair que pour moi le « yé/hé » du chanteur qui semble superflu est en fait une imitation vocalisé du bruit d’un battement d’aile. La tessiture de sa voix, le désir de plaire(Doppler) du chanteur, ses modulations de fréquence, ses mouvements constants - « Bats des bras et qui sait avec l’aide du vent, peut-être tu voleras ! » - qui accompagnent son flow, tout semble indiquer que cette chanson a manifestement été écrite pour lui et nous parle aussi de la singularité de ce chanteur, et de l’effet qu’il peut produire sur ses auditeurs. Sa voix a sans cesse l’air de partir et de revenir, « Ca s’en va et ça revient » comme chantait Claude François. L'obsédant Christophe Maé répète un segment, une modulation de fréquence à l’infini avec plus ou moins de puissance. N’oublions pas qu’un des précédents singles du chanteur s’intitulait « on s’attache », il aurait pu ensuite enchaîner avec « on se détache » mais il a chanté "parce qu'on sait jamais" puis « ça fait mal » peut-être parce que l'absence de savoir blesse. Le monstre-chanteur était en fait sans doute déjà détaché au moment de son premier titre mais trop longtemps enchaîné à je-ne-sais-quoi par on-ne-sait-quoi voire qui(soyons prudents !), il se déchaîne désormais, bouge comme une toupie qui ne doit s’arrêter que durant les deux secondes de la plage de silence qui sépare les morceaux sur un album. Cet interprète ne peut d’après moi pas chanter de la même manière en restant immobile. Il faut toujours qu’il remue les ailes qu’il n’a pas ou n’a plus et de ce mouvement simulé, de cette perte naît l’émotion, le groove, l’ennui, l’agacement, c’est selon. Pourtant une question me turlupine : Christophe Maé veut-il vraiment voler ou seulement chevaucher une hirondelle pour regagner son Paradis ?
Nous nous séparerons sur cette question mais n’y suspendez pas vos pensées trop longtemps, qui sait ce qui pourrait alors vous tomber sur la tête !
Belle demoiselle (Paroles de Michel Domisseck)
Du fond de ma rue
Une silhouette comme un bruit aigu
Se rapproche a hauteur de mes yeux nus
La silhouette c’est une fille
Jour de fête nationale
Ronflante comme une escadrille
Qui domine mon moral
Je la regarde me sourire
Je baisse la garde
Et les yeux pour me dire
Refrain :
Belle demoiselle
Qui se presse dans l’allée
Sa démarche lui donne des ailes
Mais j’ose pas m’emballer yé/hé
Si jamais je m’approche d’elle
Aucun doute, elle s’envole
Comme une hirondelle
Du milieu de ma rue
La silhouette comme un nuage
S’éloigne sans un bruit
Alors c’est grave
Ca se bouscule dans ma tête
Dopé à l'effet de plaire
C’est pas vraiment la fête
Pourtant j’ai l’air de lui plaire
Qu'ai je fais au bon dieu
Pour être fidèle
A cet aveu
Refrain :
Ma belle demoiselle
Qui se presse dans l’allée
Sa démarche lui donne des ailes
Mais j’ose pas m’emballer yé/hé
Si jamais je m’approche d’elle
Aucun doute Elle s’envole
Comme une hirondelle
Inaccessible comme une hirondelle
Je calcule dans ma tête dopé à l'effet de plaire
C'est quand même la fête, le fantasme qui peut distraire
Je ne suis pas parfait, Je ne suis pas parfait
Merci mon dieu
Mais je tire un trait
Sur cet aveu
La belle demoiselle
Disparaît dans l’allée
Sa démarche lui donne des ailes
Mais j’ose pas m’emballer yé/hé
Si jamais je m’approche d’elle
Aucun doute, elle s’envole, elle s’envole…
(1) : « Belle demoiselle » ressemble beaucoup au « Falling in love again » D’eagle Eye Cherry mais ce juste persiflage n’est pas le sujet du jour
18:06 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : christophe maé, belle demoiselle, michel domisseck, effet doppler


