10/01/2007

Les leçons du professeur Sénil : l'humour.

Chers élèves, bonjour ! Ce matin en dégustant un café par ailleurs assez tiédasse, j’ai lu dans un magazine la phrase suivante à propos d’un film qui vient de sortir : « ce réalisateur fait preuve d’une absence totale d’humour ». Alors l’humour, vaste champ certainement magnétique capable de rapprocher ou d’éloigner les esprits, peut être utiliser à des fins forts variables, je n’en ferais pas ici la liste exhaustive mais disons qu’il peut être utile pour des choses aussi différentes que la gaieté, la relaxation, l’amour ou l’argent. Ne trouvez-vous pas étrange que son absence dans un film d’une heure trente semble avoir choqué ce critique de cinéma ? Non, en fait moi non plus car son usage est une des caractéristiques de l’être humain et comme disait l’autre s’il n’existait pas nous ne serions pas ce que nous sommes et il faudrait certainement l’inventer. Un outil d’une telle puissance est évidemment difficile à maîtriser, oui, bien difficile pourtant chacun, peu ou prou, est en mesure de le pratiquer alors comment s’y prendre ou plutôt comment le prendre ? Je n’ai, bien entendu, pas de réponse universelle à apporter à cette vaste question mais je peux exposer ma propre technique qui je l’espère pourra vous aider ou du moins vous éclairer. D’abord, j’évite de prendre l’humour par derrière, c’est un petit peu vulgaire et puis pour avoir essayé, j’ai pu remarquer que je restais bloqué dans l’air. Voyez vous, cela flottait sur une surface invisible mais n’atteignait personne car pour qu’une plaisanterie ou un mot d’esprit fonctionne, il faut plonger c’est à dire changer le mouvement des choses plutôt horizontal chez nous à l’image de notre mode d'écriture et c’est de ce changement, de cette verticalité soudaine que viendra ou ne viendra pas l’égaiement des esprits ou disons pour être encore plus clair l’union succincte d’esprits aimantés. Contrairement à la muse surréaliste Jacques Vaché qui oblitérait le « h » pour commencer par un grand « U » (Umour), je conçois l’humour avec un petit « h » souvent introduit par un « l » apostrophe qui marque peut-être sa capacité à « voler » que ce soit dans l’air ou dérober des choses qui ne nous appartiennent pas. La barre initiale du « h » symbolise le plongeon, seulement comme vous pouvez le voir lorsque vous observez sa typographie, il faut remonter tout de suite en arrondissant la chose, en courbant le roseau du sérieux, en tordant le droit comme un « i » qui caractérise la raison ou du moins la non-déraison. Ainsi, vous signalez à vos interlocuteurs que vous êtes dans le champ du rire, l’humour joue sur les frontières mais nécessite une certaine complicité. Vous pouvez certes rire seul mais le rire des autres est beaucoup plus enrichissant, nourrissant, ils vous envoient des ondes que vous ne pouvez pas produire ainsi les sensations ne sont pas les mêmes, le plaisir recueilli n’a pas la même intensité, tout parallèle avec l’acte sexuel n’est pas à exclure. Après cela, certains de vos interlocuteurs seront peut-être déjà perdus ou peu attentifs mais il faut continuer, vous inversez le mouvement pour atteindre le « u » qui n’est qu’un « n » inversé, « n » faisant partie du « h ». Le « u » a la forme d’un fer à cheval, ce n’est certainement pas un hasard, il porte chance et a aussi la forme des aimants les plus répandus ainsi il va transporter vos interlocuteurs collés à vos lèvres vers le « m » qui est un double « u » inversé mais qui est aussi dans notre belle langue la consonne de l’amour. Récitez dans vos têtes « m », « m » et forcément « aime » du verbe aimer vous viendra à l’esprit, vous ne pouvez pas ne pas y penser. D’autre part, « aime » égale deux fois « haine », ces sentiments comme ces lettres sont évidemment liés et l’humour d’ailleurs n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il est féroce ce qui ne signifie pas grossier ou vulgaire mais simplement une double haine démontre l’aspect ridicule, la simplicité aveugle, l'obscure absurdité de ce sentiment et vous mène à l’amour.

Ne me vouez pas aux gémonies, je suis certes allé un peu vite en besogne en simplifiant les choses sans doute influencé par mon éducation mais disons que ce double « n » mène à la non-haine, pas forcément à son contraire mais à autre chose qui vous fera relativiser ce « n » qui est partout masqué dans l’humour où il est tordu, ridiculisé, métamorphosé par deux « u » un « m » et un « h ». Si j’arrêtais là mon exposé, nous n’aurions qu’une interjection « hum » signifiant un raffermissement de voix, une réticence, un étonnement ou un appel pour signaler notre présence. Le « m » est central, troisième lettre d'un mot de six lettres, il introduit la seconde syllabe, il vous faut le lier à l’ « o » l’élément parfait dans lequel nous aimons baigner, le cercle ouroborique, ici, je fais une parenthèse (ce terme barbare vient d’Ouroboros, le serpent ou dragon qui se mord la queue présent dans les cultures chinoises, égyptiennes, phéniciennes, grecques, aztèques, indiennes, aborigènes bref un peu partout symbolisant le temps cyclique et la continuité de la vie). Ce « o » rappelle aussi de façon sonore les ébahissements des badauds par exemple lors d’un feu d’artifice. L’humour est en quelque sorte le feu d’artifice du langage verbal ou non verbal. Il le fait éclater et les lumières produites éclairent d’un jour nouveau les êtres et choses qui nous entourent. Attention, il ne faut pas que vous restiez prisonnier du « o » cycle splendide aux pouvoirs hypnotiques ce :

O, Suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

-Ô l’Omega, rayon violet de Ses Yeux !

cher à Rimbaud sinon l’attention  de vos partenaires s’éparpille en mille fusées, vous les perdez, les laissez tourner en orbite autour d’une planète humour qui ne les attire plus. Heureusement, l’aimant « u », la lettre chance arrive à la rescousse telle la cavalerie des vieux westerns annoncée par le Suprême Clairon, elle revient comme une boucle indispensable avant la chute. Là, vous enchaînez sur l’ « r » car l’humour finit dans l’air, cet air indispensable à la vie humaine, ce mélange de plusieurs gaz qui forment l’atmosphère mais qui peut aussi signifier une manière d’être ou une mélodie instrumentale. Il est important ce « r » final pour l’harmonie du mot, il fait durer la syllabe et retombe lentement, il est aussi la première lettre du rire. Ainsi, tout s’enchaîne comme dans une réaction chimique. Voilà pour aujourd’hui, des questions ?

29/12/2006

Mémoire cachée

medium_decembre_06_106.jpgSur l’ovale d’un lac rose pale flottent tes yeux brillants qui découvrent le monde. Epaulé de deux radars sur les côtés et d’un sonar à deux narines au centre, ces espions de l'âme inspectent le moindre mouvement, bruit, signe, tentent de décrypter la moindre parole qui servira à bâtir un être humain futur.

Bientôt, tu pourras imiter nos postures verticales et nos encouragements guillerets te pousseront à te dépasser. En s’éloignant du centre de la Terre, ton cerveau s’élèvera vers la lumière des cieux. Tu marcheras seule, ton corps ne vacillera plus, cambré, tête en avant et coccyx en arrière, à chaque fois que, témérairement, tu avanceras un pied.

Tes babils sculptés par la mémoire s’articuleront en langage et tu économiseras un peu de la fantastique énergie des premiers âges, gaspillée à crier, à pleurer, à rire, à t’agiter frénétiquement pour pouvoir communiquer.

Tu oublieras sans doute qu’à la perception de la sonnerie du chauffe-biberon, tu applaudissais ; ton visage n’était plus qu’un immense sourire qui aspirait l’attention émerveillée des humains qui t’entouraient. Te souviendras-tu de ces multiples séances de clapping, de ces pressions, plus ou moins brutales, exercées sur ton petit corps aux os encore souples pour en extirper les glaires prisonnières ? En caressant le chat de ta grand-mère au sortir de la petite enfance, te remémoreras-tu comme tu te précipitais jadis sur l’animal mystérieux agitant le bras que ne tenait pas ta mère et hurlant d’incompréhensibles onomatopées ? Reverras-tu surgir de l’inconscient, le regard effrayé du félin domestique qui contrastait avec ton bouillonnant enthousiasme lorsque, sans méchanceté, tu jetais vers l’animal ton biberon vide pour établir un contact amical avec la fourrure de la pure créature qui n’exprimait alors qu’une envie : fuir, quitter cette pièce habituellement si paisible et soudain devenue cauchemardesque au plus vite. Qu’adviendra-t-il de cette serviette bleu à carreaux qui t’occupait durant des heures où tu la pétrissais, la pliais, l’agitais, la malaxais, la serrais de toutes tes forces avant de la jeter à terre? Teinteras tu tes rêves du bleu foncé si singulier de ce géant tissu un peu rêche qui régalait tes menottes ? Que deviendront tes compagnons préférés : l’éléphant turquoise en peluche que tu embrassais si souvent avec des expressions de petite maman et l’élégante Mistigrette en robe de velours rouge que tu chérissais de tendres regards et de gestes doux ?

Ils seront sûrement remplacés comme d’autres jeux remplaceront le désopilant lancer de sucette, ce prodigieux artefact qui en plus de t’éviter d’avoir les pouces rongés, te permet de mastiquer tes angoisses et de manager les humains aux sourires idiots mais bienveillants qui t’encerclent.

Le souffle des souvenirs plus ou moins fidèles de cette époque qui te seront contés durant des années fera battre le voile qui recouvre ta mémoire cachée. Par défaut, tu bâtiras l'histoire de tes premiers âges.


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