05/03/2007

3 Gilbert

A 10 ans, un petit garçon admire souvent son père, c’est la période bénie précédant la puberté, un temps prospère avant la compétition père-fils qui fera rage sous les regards courtisés, partagés et parfois affligés de la mère. Enfin pour moi, c’est comme cela que ça s’était passé, pas pour Gilbert.

A 10 ans, lorsqu’il aidait son paternel au magasin et qu’un fidèle client lui disait avec un sourire bouffi de prétendu bon sens pendu à des lèvres mollassonnes : « Ah petit, c’est bien d’aider son père, hein, qu’est ce que tu feras plus tard ? Tu feras pareil que ton papa, hé, tu reprendras le magasin ! ». Gilbert répondait : « Ca jamais ! ». La plupart du temps, il ajoutait sous les regards à la fois surpris et dépités des clients et de son géniteur : « Plutôt crever ! ». Il avait l’impression d’avoir été conçu comme un outil de travail mais durant les neuf mois qui précédaient sa mort, il ne travaillait plus. Il se sentait telle une machine détraquée, bonne pour la casse avant d’avoir réellement servie. Ses parents avaient investi du temps et de l’argent dans cette machine mâle mais elle était bien partie  pour ne leur rapporter jamais que des ennuis.  Profondément inutile, inapte au travail pour lequel elle avait été conçu voire maillon perturbateur d’une chaîne sociétale capable de faire dérailler d’autres machines de chair ; le bilan dépeint par ses soins était lourd mais en même temps cela correspondait à tout ce qu’il avait toujours voulu être ou du moins à ce qu’il croyait avoir toujours voulu être. Pendant des années, l’immature mantra difforme qu’il répétait surtout à lui-même -« un jour, je ferais comme je voudrais, je ne travaillerais pas, je vivrais comme je pourrais mais je serais moi, un individu, pas le « fils de » avec une vie tracée depuis sa naissance et qui s’efforce coûte que coûte de la suivre au fil du temps »- lui avait permit, pensait-il, de tenir le coup. Lorsque son père le traitait d’incapable, le tançait de « Imbécile, t’apprends quoi à l’école ? » ou lui ordonnait de réfléchir avec sa tête, les yeux de Gilbert se teintaient d’étranges lueurs incandescentes, son corps se raidissait prêt à bondir mais il claquemurait dans un coin obscur de son esprit ses potentielles réponses sauvages et finissait par se soumettre à l’idée que son père savait tout faire dès sa naissance et que lui, malgré l’expérience et les conseils de ce génie caché au fond du trou du cul du monde, resterait à jamais un « branquignole » qui ne pourrait d’ailleurs produire qu’un « travail de branquignole » selon l’expression favorite du petit commerçant. Son paternel lui parlait ainsi pour l’aider, pour qu’il devienne un homme. Il ne faisait sans doute que répéter ce que lui-même avait vécu dans son enfance pour habituer son unique fils à la dureté du monde du travail mais Gilbert ne s’était jamais habitué et refusait de devenir « un homme » tel que l’entendait son père. Il avait pourtant fait semblant, un temps, avec résignation avant que le dégoût de soi ne devint trop grand et qu’une fois ses parents morts, il décida de vivre comme il le souhaitait. Mon ami pensait pouvoir se séparer de sa femme au cas où elle ne voudrait pas le suivre mais il n’avait pas, je crois, sérieusement envisagé cette possibilité.

 

Depuis tout petit, Gilbert ne s’était jamais senti à l’aise, jamais en symbiose avec les gens du village et pas seulement du village d’ailleurs. Ainsi, il aimait à répéter au lycée :

_Il ne faut pas que je redouble ! La seule motivation qui me pousse à savoir recracher à l’instant t les flots d’abstractions stériles qu’on nous apprend, c’est de partir de cette région au plus vite. Tout ici est d’une lenteur désespérante. Notre village est un cimetière, certains ont notre age et ont pourtant des pensées de vieillards comme momifiées sous les bandelettes de l’époque. Ils sont prêts à tout pour rester dans ce trou à zombies quitte à se marier avec leur cousine. Personne n’est vraiment assez fort pour se dresser et rester pur dans la fange où nous avons été baptisé puis élevé. Une force intrinsèque aussi puissante que celle de la gravité semble nous tirer vers le bas. Résister à cette force serait perçu comme une trahison, un impardonnable manque de respect envers la tribu. Ici, l’intelligence est l’ennemi de la tradition et de la morale, l’art est une connerie pour citadin, les livres sont à l’origine des « maladies de la tête » qui attaquent surtout les bonnes femmes d’ailleurs, afficher son envie d’apprendre, de penser et d’être différemment est de l’arrogance, de la prétention qu’on effacera de ton caractère à coups de poing ou à coups de carabine, s’il le faut. Les chasseurs ne manquent pas, parfois il y a tellement peu de gibier qu’ils s’amusent à tirer sur des pommes de pin, d’autres fois, par accident ou excès d’alcool, ils tuent leur chien, leur fils, leur père, leur voisin et ils vous disent que c’est la vie, s’ils pouvaient, ils foutraient ça sur le dos du bon Dieu. Faut bien qu’il serve à quelque chose l’autre con sur sa croix en haut du boulodrome! Ils ne se rappellent même plus qu’il en est descendu. Accidents de chasse et  accidents de voiture, voilà tout leur sens du tragique ! Ici, il faut se fondre dans le moule, s’enterrer vivant en se recouvrant de valeurs ancestrales qui ne sont souvent que des préjugés insensibles à tout progrès, à toute évolution. Nombreux sont ceux qui voudraient me mettre du plomb dans la cervelle au sens propre comme au figuré. Du plomb afin que je devienne si lourd que je ne puisse plus bouger. Ainsi, je ne parviendrais plus qu’à m’enfoncer dans la terre ancestrale et je serais réfractaire à tout mouvement, comme eux. Dans mes rêves, j’en vois d’autres plus sages qui disent qu’il faut laisser le temps faire son œuvre car le plomb des âges me recouvrira un peu plus chaque jour. Il faut croire qu’il y a un age pour changer le monde. Après, on ne fait plus que s’enfoncer, on connaît plus de choses, on gagne en raison et en sagesse, on s’accommode avec l’ignoble, on commence par les concessions, on finit par les compromissions. Notre électricité devient statique alors on se recroqueville sur sa condition avant de crever le regard fixé sur ses pieds dans la crainte du moindre mouvement, dans la peur du plus petit frémissement. Tu le sais, toi, ce que je répondais aux amies de ma mère lorsqu’elles me demandaient « Mais alors Gigi, tu veux faire quoi plus tard ? ». Alchimiste ! Alchimiste ! Alchimiste ! Plutôt trop fois qu’une, trouvez moi un putain de BEP d’alchimie ! Si ça n’existe pas, inventez-le ! Que du sommeil de plomb qui enveloppe ce village naisse l’or des rêves les plus beaux. Cela semble impossible. Tout changement terrifie les indigènes à part peut-être si ce changement permet de tirer plus de raisins de leurs vignes. D’ailleurs, certains fils de viticulteurs ne se privent pas de les arracher pour toucher des primes puis ils s’empressent d’aller trafiquer le POS (plan d’occupation des sols) graissant la patte des politicards locaux pour passer leurs terrains désormais nus en zone constructible et ainsi profiter du boom de l’immobilier. Tout ces efforts dirigés vers un même but : pouvoir s’empiffrer, encore et encore, pour mourir obèse dans la dictature du confort, étouffé par leur propre graisse, la bouche pleine de billets de banques. Evolution ? Oui, si elle permet d’un peu plus se remplir la panse, de se payer un 4x4, un séjour d’une semaine au bord d’une piscine d’un village pour touristes en Papouasie, de faire exploser les armoires de nos enfants sous le poids des tonnes de jouets achetés, de gonfler de silicone les poitrines de nos femmes, d’acheter une piscine ou un putain de jacuzzi comme dans les séries américaines. Voilà notre futur, voilà le but de nos vies, c’est à se flinguer !

Je trouvais qu’il exagérait tout, qu’il manquait de discernement et de finesse en logeant tout le monde à la même enseigne. Il caricaturait à gros traits, se laissait submerger par son goût de la provocation et sa haine adolescente des autres, de ces villageois qui, au fond, lui ressemblaient tant.

 

Contrairement à sa femme, Gilbert avait toujours du forcer son talent pour se faire détester et, même s’il y parvenait haut la main, la plupart le préférait à Anne Marie parce qu’au fond il était comme eux, il faisait partie de la famille, celle des « médiocres » comme il les appelait. Ca le rendait fou de voir que des hommes, même ceux de sa génération, se complaisaient dans leur bêtise, se repaissaient satisfait de leur ignorance sans même essayer de la masquer, ne cherchaient pas ou pas assez selon lui à s’élever, à connaître, à s'ouvrir au monde extérieur alors que ce village semblait sans avenir à moins d’être transformé en pittoresque musée du monde rural provençal. Pire, ces crétins trop jeunes pour bénéficier des excuses de la sénilité ou des carences d’éducation scolaire de leurs aînés le méprisaient comme s’ils avaient reçu l’inertie en héritage et qu’ils en étaient désormais les gardiens sacrés.

Parfois, le jeune Gilbert allait chercher des coups à « La civette », le café sur la place du village, en tenant ce type de discours agrémenté d’attaques personnelles décochées sur les clients les plus sanguins du bar et il récoltait les corrections avec une fierté affichée. Il n’était jamais parvenu pas à détester le monde cordialement.

 

Finalement, il s’était décidé à partir, le plus loin possible, peu importe l’endroit. Son père désappointé lui répétait :

_Tu es au chaud ici ! Qu’est ce qui te manque ? Une petite femme ? Tu as le pain, le couteau et tu veux aller te casser les dents sur le béton froid ? Qu’est ce que tu cherches à prouver, hein ? Tu te crois supérieur à nous ? Il est pas assez bien ce magasin pour toi ?

Une fois à Paris, il dénicha un travail sans grande responsabilité avec des horaires de fonctionnaire puis rencontra rapidement Anne Marie et se maria avec elle. J’étais fier d’être son témoin. Mais la période dorée fut de courte durée. Peu à peu, je voyais l’état de Gilbert empirer. Il n’allait pas bien, il semblait désormais se morfondre dans la capitale et disait ne percevoir en elle plus que bruits, laideur et précipitation. Parfois, il se sentait pris de vertiges, il étouffait en proie à des crises de panique. Il lui fallait s’asseoir ou s’allonger et respirer lentement ou plutôt réapprendre à respirer lentement comme le souffle d’une brise régulière, le ronronnement de l’air balayant la vallée qui l’avait vu naître où se dressait encore le temple de son âme vidé de son corps. Petit à petit, il revenait à une certaine sérénité mais il rechutait souvent, il ne parvenait pas à intégrer certains facteurs, à zapper certaines informations, à réguler sa respiration au milieu du chaos désoxygénant de la cité. Il devait s’habituer à la vitesse et au mouvement jadis tant recherchés, à l’impolitesse, à l’individualisme forcené, à l’omniprésence de la circulation automobile, aux bruits, conversations, klaxons, sirènes, aux poches de tristesse lasses sous les yeux, aux visages gercés par le stress, aux gens silencieux dans le métro prêts à se griffer qui à chaque station se précipitaient les uns sur les autres, aux hurlements et grognements de fous urbains qui seraient peut-être sains d’esprit en milieu rural ; à l’absence de chaleur, de sourire, d’amour, de regards francs mis à part pour provoquer quelqu’un ou repérer de potentiels dangers, à tous ces signes extérieurs de faiblesse que ces humains asséchaient ou gardaient au plus profond d’eux même ayant la décence de ne pas les exhiber, à l’indifférence, à tous ces tourbillons d’informations qui fusaient de toutes parts et l’emportaient dans des spirales angoissées. Il avait été licencié et déprimait dans une ville qu’il en était venu à détester encore plus que l’endroit au monde qu’il pensait détester le plus. Anne Marie lui précisait qu’il existait plus de deux lieux d’habitation possible au monde mais Gilbert ne l’écoutait plus, il se sentait vaincu et devait aller déposer les armes aux pieds du patriarche. Elle avait cédé au désir de son mari de retourner au bercail mais il n’était plus le même homme. L’espoir d’un ailleurs meilleur était tombé comme une dent de lait et cette chute avait écrasé une partie de son amour-propre. Il allait faire ce que, depuis son enfance, il redoutait et détestait au plus haut point de devoir faire un jour : il rentrait la queue basse au village pour travailler docilement au magasin de son père. Son paternel mourut peu de temps après le retour du fiston et sa mère le suivit dans le caveau familial un mois plus tard emporté par le chagrin. Désemparé par cette succession de décès, ses vieux démons ou vieux désirs ressurgirent, il décida de vendre le magasin puis de ne plus travailler. Je pensais qu’Anne Marie le pousserait à chercher un nouveau job mais elle n’en fit rien. Il venait de traverser une période douloureuse et je me disais qu’elle devait l’aimer à un point que je n’avais pas imaginé pour accepter ce choix de vie. En effet, elle avait quitté son poste à Paris pour un travail moins bien payé et surtout beaucoup moins intéressant dans la région. Elle avait accepté de venir habiter dans son trou natal avec les beaux parents sur le dos qui, apaisés par le fait de voir leur fils reprendre le magasin, en avaient profité pour mourir. Là, il décidait de tout plaquer, il ne travaillait plus, il commençait à boire, il la trompait avec Julie sa grosse voisine, tout le village était au courant et elle restait avec lui, piquait parfois des colères mais ne semblait pas vouloir ou pouvoir s’en séparer.

Gilbert, requinqué, clamait qu’il avait décidé de vivre, de vivre vraiment, narguant les travailleurs locaux de sa paresse exhibée. Il déclarait pompeusement que sa vie allait devenir une œuvre d’art, qu’il chassait les tensions de l’âme pour s’adonner à la richesse des mots, à la peinture, aux longues promenades, à l’observation des vents et des nuages. Au café lorsqu’il ne cherchait pas garouille, je l’avais entendu jouer les poètes déclamant le nez en l’air et le verbe haut de celui qui, comme il disait de cette vieille chanson de Jean Ferrat, « a toujours raison de voir plus haut que l’horizon » :

_Aux heures creuses où nul homme ne vient taper le fer, je me retire sur le banc en haut du boulodrome. Là, j’écoute le chant tremblant du réverbère et je regarde l’ampoule faire la danse du vent.

Plus sombre parfois, il disait qu’en fait, il travaillait en secret pour tous sur la préparation à la mort, c’était important la mort, surtout depuis que Dieu et ses promesses de paradis ou d’enfer avaient déserté les campagnes. Il fallait préparer les gens à la mort. Le bardo thodöl pouvait être utile mais n’était, d'après lui, pas adapté aux gens du village, à la région et à la culture française en général. Lorsqu’il ne buvait pas ou ne se baladait pas, il errait sur internet en quête d’informations sur de nouvelles formes de spiritualité pour accumuler des connaissances plus ou moins fumeuses sur son sujet de prédilection. Il jouait à exagérer encore un peu plus l’image qu’il avait dans le village, trop différent pensait-il pour se faire aimer, il cherchait à se faire haïr. Gilbert disait être « le voyant dans un monde d’aveugles qui ne savent pas vivre, qui  foncent tête baissée et qui crèvent ignorants, sans avoir levé la tête du guidon, oubliant le ciel qu’ils ont au dessus du crâne, la mentalité engoncé dans de pathétiques certitudes ancestrales teinté de machisme boueux ». Il toisait pas mal de villageois, se moquait d’eux, rentrait parfois chez lui avec un œil poché, trophée qui prouvait à quel point il avait raison, seul contre tous, tel le poète mallarméen planant au dessus du bétail ahuri des humains.

 

Son côté donneur de leçons et distributeur de bons points m’agaçait mais il savait encore rire de lui-même et j’avais l’impression que l’ensemble de son comportement, son cabotinage, ses paroles et ses actes n’étaient qu’une vaste comédie, la seule capable d’amuser encore ce désespéré. En plein milieu d’une conversation très sérieuse, il pouvait toujours lancer avec grandiloquence ce vieux gimmick emprunté à Samir et détourné par ses soins « Tu m’allonges une longitude, je te lance une latitude, Tu me sers une certitude et qu’est ce que je fais ? Je te place une platitude ! ». Pensant qu’il aurait l’air d’un artiste, Gilbert aimait à s’immiscer dans de très sérieuses discussions politiques en étalant ainsi ses convictions :

_Si en m’extirpant du lit, je pose le pied gauche en premier, j’achète Libération ; si je pose le pied droit, je prends le Figaro.

Il précisait aussi qu’il ne posait jamais les deux pieds en même temps pour ne pas avoir à affronter de journée indécise alors que personne ne lui demandait quoi que ce soit. D’autres fois, au bar du coin lorsque quelqu’un lui balançait : « Tu as vécu aux crochets de tes parents et maintenant tu vis à ceux de ta femme, tu es rien qu’un parasite ! »

Il répondait d’un ton emphatique poussant le timbre de sa voix vers des aigus efféminés qui contrastaient avec les basses fréquences presque rauques des habitués du troquet :

« Peut-être mais je fais quelque chose que tu ne feras jamais, je vis à l’instinct, je suis les voies que le hasard me dicte. Lorsque je sors de chez moi tous les matins, je jette une allumette en l’air et je la regarde tomber » 

Là, il laissait planer un silence, plissait légèrement les yeux, levait le menton en penchant la tête d’un coté puis émettait un bruit de bouche et souriait comme s’il mastiquait le mystère avec jubilation. Ensuite, il reprenait avant que l’attention suscitée ne retombât :

_A terre, je regarde le bout rouge de l’allumette et je suis cette direction, la fléchette de bois est le panneau indicateur de ma route de la journée. Je suis l’esclave des désirs de l’allumette.

_N’importe quoi ! Va bosser, fainéant ! Putain, ton pauvre père doit se retourner dans sa tombe !

02/03/2007

2 Anne Marie

Anne Marie Martin avait toujours été un être à part. Elle venait de la capitale. Elle faisait du théâtre. Sa singulière façon de s’exprimer, sa sophistication éclairée, sa façon de s’habiller, son aisance à porter des vêtements qui semblaient toujours lui avoir été taillé sur mesure, sa démarche souple et élégante, son maquillage discret et appliqué, tout cela et d’autres petites choses encore contrastaient avec les autres femmes du village. On l’appelait « la dame de la ville » ou  « Madame l'intellectuelle ». On la disait arrogante mais beaucoup enviaient en secret son élégance et sa stature tout en sachant au fond d’eux-mêmes que tout l’or du monde ne pourrait leur acheter cela. C’était autre chose qu'un bien matériel, une chose agaçante qui froissait les susceptibilités. Sa présence était parfois perçue comme une insulte, comme si à chaque fois qu’elle se montrait, sa silhouette chuchotait à l’oreille des autochtones : « Vous êtes des ploucs et vous ne serez jamais que des ploucs ! » Chaque ondulation de ses hanches lorsqu’elle marchait sur le podium invisible de la place du village répétait le mot ploucs ! Un pas et ploucs ! La parole de la chair d’une de ses fesses qui s’affaissait et s’étouffait dans un jean vintage à chaque enjambée mais d'aucuns entendaient crescendo les hurlements méprisants de ce corps étranger : ploucs ! ploucs ! ploucs ! ploucs ! Elle n’avait pas vraiment essayé de s’intégrer, elle n’en avait ni le temps, ni l’envie et la majorité des villageois regardait cette poupée de porcelaine en chiens de faïence. Sa façon paraissant faussement mystérieuse, hautaine et très affectée de dire « Je ne sais pas » à la Marguerite Duras, cette manière caractéristique de ne pas écorcher le langage, de se jucher sur ce « ne », cet adverbe tabouret de la forme négative et de toiser de cette hauteur verbale la populace bredouillant ses « Bin, j’en sais rien ! » ou « Hé bé ! Je sais pas ! » dérangeaient vraiment les gens d'ici. Elle résistait au langage de masse, à cette autarcie du verbe. C’était une rebelle au système d’économie linguistique local qui faisait que d’un juron ou d’un grognement beaucoup, ici, se comprenaient. Ceux qui ne comprenaient pas se taisaient et faisaient mine d’avoir compris alors qu’elle tiquait, les traits du visage pincés, et demandait des précisions à coups d'agaçants « Je vous demande pardon ? ». « Va te faire pardonner ailleurs ! », les entendais-je penser. J’en avais ouï des commentaires désobligeants à son propos, en particulier, issus de la bouche de femmes plus âgées :

_Regarde moi là, celle-là ! Pour qui elle se prend ? Ca s’écoute parler et ça sait même pas faire les vitres. L’autre samedi, je la voyais faire, en talons aiguilles ! Les carreaux de la porte fenêtre de sa salle à manger étaient encore plus sales qu’avant qu’elle ait commencé ! Ah ça pour faire la belle avec son chapeau à fleurs séchées, elle est un peu là ! C’est vraiment la parisienne à la campagne alors que son fainéant de mari dort toute la journée quand il est pas au bar. Je te le bougerais moi, le gros Gilbert ! En plus, il paraît que cette couleuvre de fils Martin va souvent se promener dans le jardin de sa voisine…

Sous les moisissures de ces propos rampants se cachait souvent le fond d'une vérité partagé par l’ensemble de la communauté. Malgré nos différences, moi et Géraldine apprécions sa compagnie mais nous avions parfois la sensation, jusqu’à la mort de Gilbert, qu’en retour elle ne pouvait nous accorder qu’un peu d’attention. Nous ne suscitions pas vraiment d’intérêt pour elle. J’étais l’ami de son mari et Géraldine était la compagne de cet ami sans plus, peut-être parce que par exemple, nous étions incapables de citer Martin Heidegger au milieu d’une conversation comme elle aimait parfois à le faire. Quand elle parlait, nous nous taisions. Elle avait le pouvoir de verrouiller des sujets par la puissance de son verbe et ce, de manière définitive. Même si nous n’étions pas d’accord, nous ne savions pas toujours comment formuler nos opinions, nous sentions qu’avec elle, nous devions parler autrement et faire des efforts de syntaxe et de réflexion pour essayer de se hisser à son niveau. Complexés par notre manque de culture générale, notre parole s’enferrait parfois dans de silencieuses prisons. Anne Marie parlait si bien et avec l’accent de la télévision, s’il vous plaît ! Par contre, elle discourait dans un jargon que nous comprenions vaguement, saupoudré de références que je ne connaissais que de nom. Sous ce vernis rutilant, je dénichais parfois un propos creux et suffisant. Nous n’avions pas les mêmes centres d’intérêt, pas les mêmes goûts musicaux ou cinématographiques et nous n’allions jamais au théâtre. De toutes façons au village, il n’y en avait pas. Finalement, notre seul point commun s’appelait Gilbert et ce drôle de magicien avait la capacité d’arriver par moments à faire vraiment passer le courant entre nous sur des sujets divers comme le besoin d’avoir un téléphone portable qui sonne souvent pour se donner de la prestance et se sentir moins seul. 

Depuis la mort de son concubin, nous nous étions rapprochés d’elle, Anne Marie semblait si isolée dans ce village hostile. Cette hostilité s’était quelque peu transformée en pitié après le tragique évènement. On ne l’aimait toujours pas mais on la plaignait même si parfois, j’avais l’impression que pour les plus aigris, elle avait payé pour sa prétention, elle n’avait que ce qu’elle méritait. Malgré ses grands airs, elle était enfin devenue leur égale face à la mort. Les choses rentraient dans l’ordre.

 

Gilbert était mort au mois de Mars, deux ans avant notre expérience. Ce fut un véritable séisme dans le village. Un assassinat ! Je ne me souviens pas depuis ma naissance que le village ait connu ça. La peur gerçait les visages des indigènes, elle engendrait les rumeurs les plus abracadabrantes et les accusations les plus délirantes. J’avais posé des vacances durant cette période. Gilbert avait deux soeurs qui n’habitaient plus la région aussi je décidais de m’occuper de toutes les formalités pour l’enterrement. L’église, le service funéraire, faire des listes et rassembler l’argent pour les couronnes de fleurs, avertir les connaissances les plus lointaines de Gilbert en collaboration avec Anne Marie mais aussi apaiser les rumeurs les plus dangereuses pour la santé mentale de cette dernière pas encore habituée à ces mesquineries galopantes. Elle était abattue, des gens du village venaient la visiter et elle, restait prostrée ou parfois délirait. Les mots et les silences n’étaient plus que des couteaux qui dansaient indécemment sur la plaie béante. Elle ne voulait certainement pas voir ces villageois qui venaient souvent se repaître de sa tristesse et en profiter pour observer la décoration intérieure de la maison et d’autres petits détails domestiques sous couvert de compassion mais elle n’avait ni la force ni le droit de les repousser. Je n’osais pas le faire à sa place, j’essayais seulement de tempérer le voyeurisme de certains. Parfois, elle se mettait à parler seule ou au mort sous les yeux effarés de l’assistance :

_Gilbert…On t’a tué…A coups de barre…T’es pas mort, on t’a tué !...Meurtrier indéfini on, on, on, on !...J’entends des pas qui s’approchent…Ils viennent pour moi…Des couleurs, des formes floues, des paroles et la mort au bout…Tu es parti sans moi…Qui est l’enfant de salaud qui t’a fait ça et pourquoi ? Pourquoi ?? Pourquoi ???

J’avais demandé aux gens qui venaient la visiter de ne pas l’interroger sur les circonstances de la mort, d’éviter les questions policières ou grossières du style : comment ça s’est passé, vous avez trouvé le corps à quelle heure, à quel endroit ? Comment il était exactement, vous avez pas pris des photos ? Combien d’hématomes? Il y avait beaucoup de sang ? Ca vous a pas taché le canapé ? Vous n’avez pas une idée de qui a pu faire le coup ? Pas d’allusion non plus à la liaison Gilbert-Lucie mais certains répliquaient : « Alors, elle au courant ou pas ? Parce que sinon je pense qu’il faudrait quand même lui dire, enfin bon, c’est toi qui la connaît, fais comme tu le sens mais bon…». Je m’interrogeais : venaient-ils pour le deuil ou seulement pour satisfaire leur morbide curiosité ? Parfois, les questions sortaient des bouches de parents très proches de Gilbert et là, il me semblait que je perdais toute légitimité à trancher notamment sur l’affaire de la liaison mais globalement face au chagrin d’Anne Marie, ils se tenaient tranquilles. Il me fallait aussi faire taire ceux qui soi-disant avaient des intuitions, des pistes, des dons extralucides. Ils avaient fait des rêves prémonitoires, savaient des choses mais ne pouvaient pas trop parler car ils n’étaient pas vraiment sûrs tout en ne sachant pas tenir leur langue. Je me demandais si certains villageois ne racontaient pas des sottises sur d’autres afin de régler de vieux contentieux. Elle n’avait vraiment pas besoin de tout cela. Evidemment, lorsque je les avertissais tous me répondaient : « T’inquiète pas Franck, tu nous connais quand même ! », ce qui toutefois n’arrêtait pas toutes les gaffes, les allusions grossières, les « mensonges de finesse » fins comme du gros sel ou les questions déplacées.

 

Depuis le décès de son compagnon, Anne Marie, rudement secouée, se laissait guider par des courants new age pour essayer de remonter la pente. Ses disques de classique qui ennuyaient tant cet ex-keupon des campagnes de Gilbert avait laissé place dans sa chaîne stéréo à des cd de musiques dites « relaxantes », aussi indigestes que de la musique au mètre : cocktail de bruits de rivière, de vagues, de gazouillis, recouvert de flûte de pan voire de chants de baleines.  Nous avions beaucoup hésité avant de lui demander la permission de prospecter des voix dans son salon mais face à l’omniprésence de cette musique singulière doublé par la teneur de certains de ses propos pour le moins ésotériques, nous nous étions décomplexés. Elle avait accepté tout de suite et s’était montrée fort intéressée par notre recherche de transcommunication.

 

Anne Marie rentra fatiguée de sa journée de travail mais dans ses yeux brillait enfin une lueur d’espérance. Géraldine, enthousiaste, lui révéla que nous avions recueillis dans l’après midi une « electronic voice phenomena ». Après  avoir entendu la bande, Anne Marie leva des yeux de possédée au plafond ocre de son salon et porta instantanément ses bras tremblant au dessus de sa tête, les phalanges recroquevillées par des nerfs qu’elle ne semblait plus vraiment contrôler, elle s’écria :

_La réponse, ils ont la réponse ! Depuis la mort de Gilbert, je suis comme soumise à la question, ma vie n’est plus qu’une longue torture, j’avance nu pied et ma chair s’écorche sur les pierres d’un chemin rocailleux dévoré par les ténèbres. De temps à autres, de petites lumières apparaissent et me guident, ces lucioles de l’esprit effacent mes douleurs pour quelques temps. Elles pansent mes plaies. Elles font pousser des fruits d’espérance sur les arbres morts de mes pensées. Leur jus lumineux gicle et éclaircit le pus stagnant de mes noires idées. Elles sont l’incarnation de petits êtres que bien peu de gens savent identifier : les anges. Sans Doreen Virtue, je ne les distinguerais pas. J’ai effectué un travail sur moi-même, visant à éliminer mes peurs, mes angoisses, qui a éveillé mon pouvoir spirituel naturel mais sans vous, je ne connaîtrais pas cette façon de me connecter à Gilbert. Je ne suis pas encore parvenu à communiquer avec les anges. Vous venez me transmettre la nouvelle énergie, celle qui empêche ce qui est ténébreux de rester longtemps caché. Mes amis porteurs de lumière, merci ! C’est un ange, vous avez entendu, Gilbert est un ange ! Les anges sont dans ma maison, ils viennent enfin me parler. C’est un accès, oui, vous avez ouvert un accès, merci ! Je le savais ! La voix des anges est mon salut, ma foi en eux sera ma renaissance. Amour, lumière et guérison !

J’échangeais un regard inquiet avec Géraldine. Nous étions consternés. Qu’avions nous fait ? Anna Marie semblait avoir complètement pété les plombs. Elle s’accrochait à la seule chose qui l’avait aidé durant ces deux années comme une naufragée s’accroche à une branche pourrie devenant dans ces moments difficiles un illusoire vaisseau de lumière.  Elle se sentait tellement seule qu’elle nous avait appelé avec sincérité « mes amis ». Il y a quelques années, cela nous aurait fait plaisir. Ce jour là, notre compassion se muait en pitié désespérée mais à sa place, qu’aurions nous fait ? Et ces anges, après l'expérience que nous venions de vivre, me paraissaient bien moins irréels que je n’osais moi-même l’avouer à ma compagne.