19/03/2007
7 Révélation parallèle
« Gilbert, dis-moi ce qui s’est passé ? Qui ? Et pourquoi ?
_Ces basses questions m’ennuient, là n’est pas l’essentiel ! Comment un amas de chair animé vécut, comment il est mort, qui l’a tué, quelle importance ? Nous avons la chance d’être en contact, je ne sais si nous pourrons l’être à nouveau alors j’aimerais te raconter quelque chose de fondamental, une grande découverte qui, grâce à toi, pourra peut-être changer le cours de bien des vies. Voilà l’histoire que j’ai longtemps cherchée et que je n’ai jamais pue écrire, dessiner, peindre ou filmer. Je crois que je n’aurais pas osé le faire sans l’avoir vécue tant elle paraît absurde, impossible à concevoir, inexplicable, insaisissable pour la raison humaine.
Ma maison de chair a dû commencé à pourrir. Depuis ma mort, je n’ai plus aucune notion du temps, je n’ai plus de besoins vitaux, je ne suis plus qu’un esprit surpris d’exister encore. Où suis-je ? J’ai quitté la Terre, je me suis évaporé quelque part dans l’Ether, un autre plan sans doute mais comment le savoir, comment le nommer ? J’entends quelquefois d’autres voix mais elles sont comme cryptées, personne ici ne semble pouvoir communiquer. Nous ne sommes que des morts, des âmes flottantes, nous flottons dans un long, long rêve, nous attendons peut-être quelque chose dont nous ignorons tout. Nous sommes incapables de vieillir, nous n’existons plus physiquement. Je dis « nous » car je présuppose que tous les humains connaissent pareille destinée à la fin de leur vie mais honnêtement, je n’en sais rien. Simplement, il serait prétentieux de croire que le destin de mon âme est unique. Une seule chose me manque : les autres. Nous pourrions nous raconter nos vies, nos morts, nos passions, nos phobies, nous organiser en groupes d’esprits afin de recueillir des informations et explorer notre nouvelle dimension, nous aimer, nous détester, peut-être même trouver un moyen de nous tuer. Je pourrais retrouver des parents, des amis, des célébrités et me nourrir de cette vie cérébrale, de ces fusions spirituelles mais hélas, ce n’est pas le cas. Lorsque je sens des présences mentales aux alentours de là où je pense être mais peut-être suis-je partout et nulle part à la fois, j’essaie d’établir un contact, sans succès. Tu trouves parfois ta vie absurde ? Celle d’après l’est plus encore ou alors je n’ai jamais rien compris. De vaine forme de la matière me voilà devenu une vaine forme immatérielle. Je croyais que cette vie post-mortem, mais est-ce vraiment une vie tant elle est différente de celle que j’ai connue, n’avait pas de fin possible. Au diable les notions temporelles, elles n’ont plus leur place dans un espace indéfini qui ne garde le nom d’espace que par mon impossibilité bien humaine celle-là, à le nommer autrement. Un évènement avant notre rencontre a pourtant troublé ma somnolente éternité. Je ne peux pas dire que j’ai vu quoi que ce soit mais j’ai senti la présence de trois âmes que je me représente sous la forme de trois grandes barbes et j’ai pu avec elles échanger des pensées. Elles ont apparemment le pouvoir de briser les règles de silence de l’autre monde et la capacité de communiquer avec tous les esprits qui s’y trouvent. J’ai ressenti une certaine joie, une excitation et comme souvent dans mes rêves de jadis, cette joie s’est peu à peu transformée en dégoût. Je regrette de ne pas leur avoir dit ou plutôt de ne pas avoir pensé à certaines idées, de ne pas avoir mentalement poser certaines questions car je ne pense pas pouvoir bénéficier d’une seconde chance.
_Qui êtes vous ? Des morts comme moi ?
_Nous sommes les représentants du tribunal de l’incarnation et nous vous visitons afin d’examiner votre demande.
Elles étaient trois mais semblaient partager une pensée unique. Leurs voix se superposaient mais les mots étaient les mêmes, seul un léger décalage entre elles trahissait leur nombre et causait un écho solennel à leurs paroles.
_Ma demande laquelle ? Communiquer avec d’autres âmes ?
_Non. Vous désirez bien vous réincarner ?
_Parfaitement, comment le savez-vous ?
_...
_Ma question est sans doute idiote. Oui, je voudrais bien me réincarner en femme plutôt aisée financièrement. Je voudrais connaître les souffrances et joies de l’enfantement, voir mon sexe cracher du sang et trouver cela dans l’ordre des choses et surtout ne plus être guider dans mes pensées, dans ma vie par de dictatoriales hormones mâles.
_Vous vous méprenez, la question était de savoir si vous vous vouliez vous réincarner, pas sous quelle forme. Vous n’avez pas le choix, vous n’êtes pas dans un supermarché céleste aux rayons surchargés de propositions d’incarnation, nous examinons votre dossier puis éventuellement, nous décidons en quoi vous serez réincarné et nous soumettons la proposition à qui de droit. L’humain n’est qu’un animal parmi tant d’autres.
_Les animaux ont une âme ? Vous voulez dire que je pourrai être réincarné en bactérie, moustique, morpion, scolopendre ?
_Vous pouvez aussi ne pas être réincarné.
_D’accord, d’accord mais vous visitez aussi des âmes de porcs morts à l’abattoir ? Ai-je été un porc dans une vie passée ? Se renseigner là-dessus est classé confident-ciel ?
_C’est nous qui normalement posons les questions.
_Peut-être mais vous devez savoir que j’ai été humain et comme mes pairs, des questions métaphysiques me taraudent. Nous sommes des animaux interrogateurs. Que faut-il que je pense pour gagner le droit d’être réincarné en femme ?
_Nous inspectons votre esprit et vous ne faîtes que créer des interférences en posant des questions. Nous avons d’autres consciences à examiner.
_Pardon de gâcher votre précieux temps, esprits pileux, mais qu’êtes-vous au juste ? Comment devient-on une âme barbue ? Quel est ce monde dans lequel j’évolue ? Si je suis réincarné, ma mémoire passée et présente sera-t-elle effacée ? Paco Rabanne ne serait pas mythomane ? Anne Marie me rejoint bientôt ? Que savez-vous de moi ? de l’Univers ? Vous devez connaître tant de choses, je vous en supplie, éclairez moi ! Que signifient les rêves ? Quel sera le futur de l’humanité ? Les âmes ont-elles un sexe ou du moins un genre ?
_Ce n’est pas de « temps » qu’il s’agit mais de vous, de ce que vous êtes profondément. Nous allons clore cet entretien.
_Non ! Par pitié, vous ne m’avez encore rien dit, vous êtes les seules personnes à pouvoir communiquer avec moi depuis mon horrible mort ! Que croyez-vous ? Vous allez partir comme ça ? Vous allez m’abandonner dans des méandres d’interrogations ?
_L’entretien est terminé.
_Quoi donc, je n’ai pas su me vendre ? Vous n’organisez pas des stages pour se préparer à ce type d’entretien ? Vous représentez l’ACPI : association cosmique pour l’incarnation ? Vieilles barbes sagement séniles, vous me trouvez rasoir ? Ah ça oui alors, un mort trop vivant pour être honnête ! Allez les barbouzes, filez voir l’esprit d’un poisson rouge, votre avenir est compté, maudits fonctionnaires de l’autre monde, le clonage avance à grands pas, vous ne servirez bientôt plus à rien alors profitez de votre petit pouvoir, administrateurs à la noix, technocrates célestes, l’humanité vous rit au nez !
Elles avaient déjà disparus et je ne les ai plus jamais revues. Je m’en veux terriblement mais je n’ai pas pu retenir mes pensées, je n’ai fait que poser des questions mais sans doute comme Perceval devant le Graal, n’ai-je pas su poser la bonne. Les barbes étaient là à portée de songes et avaient sans doute la capacité de partager leurs connaissances avec moi mais elles ne le voulaient pas, elles n’étaient pas là pour ça. Je me sentais comme l’accusé dans un tribunal face à ses juges, sans avocat pour le défendre et qui ne comprend ni ce qu’il fait là ni ce qu’il doit dire. Depuis, cet entretien singulier ne cesse de me tourmenter. Je me demande même si à force de solitude, mon esprit, bien trop serein pour être lui-même jusqu’à cette rencontre, n’a pas crée de toutes pièces ces compagnes barbues méprisantes. Mais au fond je ne le crois pas, c’est pourquoi je veux que les vivants se préparent à cette éventualité, voilà ce qui a donné un sens à ma seconde vie et qui peut-être a ouvert les portes qui m’ont conduit jusqu’à toi...ma caille ! »
J’aurais aimé ouvrir les yeux mais ils étaient déjà ouverts. Géraldine dormait à mes côtés comme si de rien n’était. Ce n’était pas un rêve, je me souvenais de chaque mot avec précision, il n’y avait pas d’images, aucune image, juste des paroles. J’avais posé des questions et il n’avait répondu à aucune d’entre elles. Il m’avait donné une mission, diffuser sa parole de l’au-delà où il se trouvait, de cette autre dimension dont il venait de trouver une nouvel accès jusqu’à moi. L’idée d’un texte où je raconterais cette expérience que je diffuserais sur internet par le biais d’un forum, d’un newsgroup ou mieux d’un blog germa ainsi. Géraldine serait un peu inquiète mais elle me donnerait certainement son accord à condition que je ne parle pas trop d’elle et que j’arrête les expériences en transcommunication. Là-dessus, nous n’étions plus sur la même longueur d’onde. Mais Gilbert pourrait-il me parler à nouveau ? Connaîtrais-je un jour l’identité du ou des meurtrier(s) ? Quelque chose me détourna de mes pensées, quelque chose aperçu du coin de l’œil dans le rai de lumière que diffusait la lampe de chevet. Des ombres glissaient sur le mur, deux silhouettes humaines, l’une plus grande que l’autre, la plus petite semblait avoir la tête recouverte d’un chapeau melon. Les ombres chuchotaient à moins que ce ne fut un grésillement soudain issu de la lampe. Lumière, obscurité, lumière à nouveau, des rires se multiplièrent, se chevauchèrent, hennissements aux accents vaguement humains, électriques et éclectiques, leurs éclats copulaient en fréquences inédites, animales, et venaient partouzer dans mes oreilles qui j’en suis sûr, ne percevaient qu’une partie de ces fréquences. L’ampoule de la lampe éclata soudain. Des milliers de petites particules de verre retombèrent au sol en pluie cristalline et puis, plus rien.
FIN
12:30 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, fantastique, transcommunication
14/03/2007
6 Obsession
« Les paroles ne sont que des sons dont on fait arbitrairement les signes de nos pensées. »
Je relisais plusieurs fois cette phrase de Fénelon citée dans le magazine que je feuilletais avant de dormir pour essayer d’en comprendre le sens profond. Certaines phrases ont le pouvoir de faire tournoyer les consciences, elles sont comme des balles de ping pong qui rebondissent dans les boîtes crâniennes et qui semblent ne jamais pouvoir en sortir. Parfois, elles n’ont l’air de rien mais dispensées à des moments précis, elles révèlent toute la puissance de leur signification. Ce soir là, il était bien tard pour que ma cervelle bouleversée par la visite chez Julie mais aussi par le fait de ne pas en avoir parler à Géraldine pût produire une réflexion quelconque à propos de cette phrase restée en suspens. Elle m’interpellait.
_On dort ?
J’acquiesçais d’un mouvement de tête coupable. Je comptais profiter des sages conseils de la nuit pour trouver un moyen d’amener Anne Marie à me parler des deux étranges visiteurs nocturnes. Je n’écartais pas la possibilité qu’ils pussent être né de la seule imagination de Julie. Le vent faisait battre quelques volets lointains. J’écoutais attentif son souffle chuintant comme si les bourrasques cherchaient à me dire quelque chose. Ssssshhiiii ! Le son « che » était le seul que je pouvais distinguer mais « che » quoi ? Chevauchée, château, cha-cha-cha ? Chut !?! J’y réfléchissais pensant ainsi gagner le sommeil quand un oiseau se mit à chanter à tue-tête. Ce devait être un merle, un merle qui avait vraiment beaucoup de choses à dire. L’oiseau paraissait tour à tour siffler des filles sexys qui déambulaient dans les rues du village à quatre heures du matin puis jaser sur leur attitude dédaigneuse ensuite redoubler d’éloquence par de nouvelles propositions sans doute malhonnêtes masquées sous un vernis d’harmonieuses stridences pour alors sombrer dans les chants mélancoliques bien connus de ceux qui crient seuls dans le silence indifférent de la nuit et l’instant d’après, rire aux éclats de la situation puis reprendre le début du cycle ajoutant ici ou là quelques moqueuses modulations gazouillées. Si Gilbert m’avait parlé à travers une onde radio pourquoi ne me parlerait-il pas à travers des sonorités naturelles ? J’essayais longuement, sans réussite, de rapprocher un seul de ces sifflements des sons utilisés dans la langue française. La durée et l’intensité de ces cui-cui me poussèrent à me lever pour saisir le magnétophone, le placer sur la fenêtre et enregistrer le monologue du merle.
Un peu plus tard, je me levais à nouveau, la tête comme une enclume sur laquelle des marteaux de neurones venaient s’exploser, kamikazes d’idées, flash, possibilités, décharges d’éventualités, thèses d’hypothèses incapables de synthèse et je me retrouvais dans la salle de bains. Le VMC(1) se mit en route, je le fixai. Il me soufflait des bribes de phrases, des bouts de pensées, des morceaux d’intuitions solubles dans l’air humide d’une salle d’eau. Images de vieux dessins animés, yeux globuleux, au centre de Tout, cercle concentriques, mystère ventilé, envoûtement général, danse mystique de l’hypnose, cercles concentriques, avant-arrière, corps humain bouge sur pieds fixes, mouvements quasiment imperceptibles des arbres sous l’effet du vent, craquements déraisonnables de branches de l’esprit, branche coincée dans les rayons d’une roue, clac-clac-clac-clac, cercles concentriques, Village au centre, Mouvement du centre vers l’extrémité, Clé de voûte de l’envoûtement général, sinueuses circonvolutions, volutes d’air brassé, cercles concentriques, « jamais sortir par la porte, jamais », maharadjah Mais, vol yogique, lévitation, mon corps planant au dessus de la surface des choses libéré de l’attraction terrestre, clac, clac, clac, clac font les mâchoires de l’esprit mangeuses de somme, les cercles sont de moins en moins concentrés. J’étais là à écouter le bruit du ventilateur, il froufroutait un son « fffff » activant une fuite des sens mené tambour battant sur les pistes d’un rallye cérébral et l’instant d’après, je me retrouvais dans le lit. En fait, je crois que je n’avais jamais bougé. L’insomnie me poussait à ne pas sortir de ces pistes, à essayer de trouver une voie lumineuse dans ce labyrinthe mental où planait des ombres de nuages aux silhouettes humaines poussé par le vent nocturne sous les directives du merle conspirateur. Ombres d’une grande femme et d’un petit homme en chapeau melon qui apprennent aux gens à vider leurs esprits, à ordonner les pensées souvent confuses qui les assaillent en flots chaotiques afin de renforcer leur dimension spirituelle et d’atteindre le repos profond. Vivre dans la plénitude et l’harmonie cosmique, goûter au bonheur d’exister, se reconstruire dans un habitat humain flambant neuf décoré par leurs soins et sur lequel, ils finissent par avoir une emprise totale à l’image de celle que nous croyons avoir sur les objets qui nous entourent. Quelles étaient leurs intentions ? Pourquoi penser qu’elles furent automatiquement mauvaises ? Le meurtre, le meurtre et encore le meurtre, coupables de rêve, étrangers au village en plus, tout le monde serait content. L’esprit d’Anne Marie était un gobelet qui vidé du jus noir des pertes stagnantes avait été rempli d’un soda bleu, bleu de bromothymol, elle n’était qu’un test, cobaye idéal avant, avant quoi ? Jour de marché au village, j’étais un enfant qui tenait la main de sa grand-mère. Nous croisâmes Julie qui accompagnait sa tante. Une main se crispa sur la mienne, tension, je regardai médusé mon aïeule qui surveillait encore du coin des yeux la tante de Julie l’air un peu effrayé. Elle me glissa doucement à l’oreille un secret que j’avais presque oublié :
_Elle, c’est une masque(2)…
Je connaissais la capacité des sorcières à investir un autre corps humain ou celui d’un animal, un chat noir, un corbeau, un hibou, tout cela est bien connu mais un merle ? « Merle à celui qui le dira » souffla Gilbert, ami sacrifié, Julie complice, Anne Marie marionnette et le visage changeant de Géraldine aux yeux blancs. Elle se frotte les mains comme une petite bête malfaisante en me regardant.
_Allez Franck, il est déjà huit heures moins le quart, lève-toi, tu vas être à la bourre ! Allez, j’y vais vite ! A ce soir !
Un baiser se déposa sur mes lèvres desséchées. Je me levais, le magnétophone était toujours sur le rebord de la fenêtre, Géraldine avait ouvert les volets, elle n’avait pas pu ne pas le voir mais elle n’avait rien dit. Une douche purificatrice s’imposait. J’entrais dans la salle de bains, un coup d’œil méfiant sur le VMC qui avait l’air de se tenir tranquille, un autre sur ma trogne boursouflée, héritage caractéristique des nuits difficiles, dans le miroir au dessus du lavabo. Je ne puis m’empêcher d’écouter le bruit de la pression de l’eau qui venait masser ma peau. La douce complainte du pommeau me berçait les tympans. Au loin, j’entendais le bruit du chauffe eau et je regrettais un instant de ne pas enregistrer ce moment intime dont je me disais que j’aurais, si j’étais mort, bien profité pour venir tranquillement parler à un ami vivant.
J’emportais le magnétophone à l’atelier. Mon associé Fred était en tournée, j’avais une machine à monter, quelques clients passeraient peut-être, le téléphone sonnerait sûrement mais j’aurais largement le temps de réécouter le chant du merle. Je nettoyais les bruits de fond à l’aide d’un logiciel mais il n’y avait rien d’exploitable sur la bande à part les sifflements du merle bavard rythmé sur la fin de la cassette par quelques ronflements, sans doute les miens. Le seul mystère était peut-être de savoir comment Géraldine avait pu si bien dormir avec ce boucan. Cette nuit là, mes pensées n’étaient pas claires, pour que Gilbert vînt me parler, il eût fallu que je pense à lui et que je l’interroge. Cette voix, ces voix que tous ces gens issus de différents pays dont la plupart, à mon avis, sont de bonne foi entendaient, venaient-elles vraiment de l’au-delà ? Elles pouvaient aussi être le fruit de la volonté de ceux qui les écoutaient résultant d’une incroyable capacité pour l’instant inconnue du cerveau humain que je nommerais horriblement à l’instar de la ventriloquie, la « cerviloquie ». Aucune preuve bien sur, juste des intuitions qui fusaient sur le fil de l’eau suintante de mes pensées. Le téléphone sonna, je n’étais pas très attentif à cette cliente qui aimait nous appeler non seulement pour ses fréquents déboires informatiques mais aussi pour nous raconter sa vie plus celles de ses gentils enfants qui avaient eu l’heureuse idée de lui acheter un ordinateur portable il y a deux ans et de ses petits enfants, bien gentils eux aussi mais qui se servant de l’ordinateur de mémé s’avéraient être de redoutables aspirateurs à virus. J’écoutais les petits silences entre ses bruits de respirations, les courts sifflements préparatoires ou ceux qui suivent l’articulation d’un son. Ces silences me semblaient plus qu’éloquents, une voix se cachait peut-être derrière cette voix qui n’avait finalement rien à me dire et qui étirait ce rien parce que cela devait lui faire du bien. Une excuse bidon et je profitais de cette pause pour saisir le magnétophone et enregistrer la suite de la conversation en le laissant assez loin du haut parleur pour éviter les larsens. J’étais conscient que tout cela devenait préoccupant pour ma santé mentale et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de le faire. J’interrogeais mentalement Gilbert et j’entendais :
_…J’ai mon Jérémy qui s’est fait mal au football, une entorse à la cheville enfin on m’a dit que c’était pas grave mais si vous saviez ce jour là, comment ma fille Nicole était mal lunée ! Elle m’a dit que si j’appelais toutes les heures, la cheville ne guérirait pas plus vite ! Non mais vous vous rendez compte avec tout ce que j’ai fait pour eux ! Bon, je voudrais pas vous déranger avec mes histoires. Alors l’ordinateur, quand je veux aller sur l’internet…Au fait, je vous ai parlé de Gérard ? Il a trouvé un nouveau travail, j’étais bien contente parce que…
D’habitude, je la coupais pour essayer d’en venir au fait mais aujourd’hui, je laissais couler son flot de paroles et la conversation ou plutôt son monologue avait du durer une bonne heure. Au moins, j’avais fait une heureuse mais, là encore, pas de Gilbert sur la bande. Je rentrais bredouille de cette journée éreintante passé à traquer un mort voire à le harceler. Je ralentis devant la maison d’Anne Marie mais je ne pus me résoudre à aller l’interroger sur les visiteurs nocturnes, je ne me sentais pas en état de le faire sereinement. Devant chez moi, des enfants jouaient au football, ils criaient bienheureux quand l’un d’entre eux tira une chandelle qui propulsa la ballon à presque dix mètres de hauteur puis le cuir vint rebondir juste à coté de moi. Les rebonds sur le goudron sonnaient comme des explosions. Bom ! Bom ! Bom ! Je suivais le ballon en me penchant légèrement pour percevoir toutes les subtilités de ces sons graves. Une fois qu’il roula à terre, je le saisis des deux mains et le portait à mon oreille. J’entendais un vague souffle comme dans ces coquillages vides où l’on entend la mer. Je le fis rebondir une fois, deux fois, trois fois. Les enfants m’entouraient, intrigués. Je regardais ces petites têtes qui me suivaient comme ils auraient suivi le joueur de flûte de Hamelin. Je levais l’ index de ma main droite, je le guidais vers le ciel, je vis les enfants m’imiter cherchant quelque chose entre les nuages sans doute pour leur permettre de récupérer leur ballon mais peut-être pensaient-ils déjà à autre chose, à un nouveau jeu que leur proposait silencieusement un adulte. J’aurais voulu que ce moment dure une éternité, je me sentais en phase avec eux quand un garnement moins patient que les autres lâcha, le regard renfrogné et les poings fermés :
_ Monsieur, tu nous rends le ballon, il est à moi !
Je reconnus Kévin, le fils de Julie, et ce fait me troubla.
_Ah, pardon !
Je jetai le ballon et je m’enfuis avant qu’ils ne me questionnassent. Sûr qu’ils allaient rapporté cela à leur parents, une rumeur allait gonfler et rebondirait dans chaque maison du village. Géraldine allait s’affoler, mes parents s’inquièteraient, le souffle prisonnier du ballon m’en voudrait à vie de ne pas l’avoir libéré. Manque de sommeil, idées tordues, je ressentais le besoin de me passer un peu d’eau sur la tête, j’ouvris le robinet dans la cuisine et je fus émerveillé par son chant. Magique écoulement d’eau que l’animal évier avale goulûment, spectacle fascinant ! Je laissais couler l’eau et j’enregistrais ce son qui me berçait l’esprit de mille voluptés.
_Franck, qu’est ce que tu fais ?
C’était Géraldine, je lui fis signe de se taire avec mon index sur la bouche. Son visage passa d’un sourire amusé à la grimace crispée, au bord des larmes. Elle stoppa l’enregistrement, prit le magnétophone et le jeta violemment contre le mur. Je n’entendais plus l’eau couler, l’idée me traversa qu’elle aussi avait cédé aux cercles concentriques de l’hypnose généralisée du village avant qu’elle se mît à crier. Ses cris et les expressions inquiètes de son visage me ramenèrent à une certaine réalité. Je ne savais plus trop que dire alors je lui dis simplement que j’avais mal dormi et que j’étais fatigué, perturbé, confus. C’était inutile, il me semblait qu’elle était au courant de toutes les choses qui se passaient dans ma tête. Je craignais la nuit qui arrivait et en même temps, je la désirais ardemment.
Je m’endormis tôt mais vers trois heures du matin, j’eus le malheur d’ouvrir un œil et de voir à coté de moi à la place de Géraldine une tête de libellule souriante posée sur un corps de femme. Les contours de sa gueule était flous, ils semblaient être mouvants. Je restai immobile, stupéfait par cette impression de déjà vu et pétrifié à l’idée de ce qu’elle allait peut-être refaire. Ses traits ne tardèrent pas à se modifier et la libellule laissa place à Anne Marie allongée, lascive dans une robe de soirée mauve. Elle approcha une main de mon visage et m’attrapa le nez comme on saisit un biscuit apéritif puis fit mine de le croquer avec des dents d’une blancheur irréelle, digne des stars hollywoodiennes. Le rire de Gilbert résonna, il avait soudain pris la place d’Anne Marie et me montrait son pouce coincé entre l’index et le majeur de sa main gauche. Ce pouce était censé être mon nez. Mon père faisait déjà ce grossier tour de passe-passe qui m’amusait beaucoup peut-être parce que j’avais la joie, après deux secondes de surprise dues au fait que les enfants pensent parfois que leurs parents ne mentent jamais, de lui montrer que je n’étais pas dupe du subterfuge. Son pouce ne pouvait pas être mon nez puisque ce dernier était encore sur ma figure. Parfois, je vérifiais tout de même pour être certain de ne pas dire de bêtises puis, jusqu’à un certain âge, je réclamais : « encore ! encore ! encore ! ». J’étais pourtant loin ce soir là de vouloir m’amuser à demander des « encore ! ». Le visage de mon ami n’était qu’une tache d’ombre atténuée, moins sombre que le reste de la chambre. Il était impossible de distinguer nez, bouche ou oreilles mais deux yeux lumineux, les yeux de Gilbert me fixaient sans ciller comme s’ils en avaient perdu la capacité.
(1) VMC : Ventilation Mécanique Contrôlée ici une bouche de ventilation dans une salle de bain.
(2) masque : désigne ici une personne qui pratique la sorcellerie.
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05/03/2007
3 Gilbert
A 10 ans, un petit garçon admire souvent son père, c’est la période bénie précédant la puberté, un temps prospère avant la compétition père-fils qui fera rage sous les regards courtisés, partagés et parfois affligés de la mère. Enfin pour moi, c’est comme cela que ça s’était passé, pas pour Gilbert.
A 10 ans, lorsqu’il aidait son paternel au magasin et qu’un fidèle client lui disait avec un sourire bouffi de prétendu bon sens pendu à des lèvres mollassonnes : « Ah petit, c’est bien d’aider son père, hein, qu’est ce que tu feras plus tard ? Tu feras pareil que ton papa, hé, tu reprendras le magasin ! ». Gilbert répondait : « Ca jamais ! ». La plupart du temps, il ajoutait sous les regards à la fois surpris et dépités des clients et de son géniteur : « Plutôt crever ! ». Il avait l’impression d’avoir été conçu comme un outil de travail mais durant les neuf mois qui précédaient sa mort, il ne travaillait plus. Il se sentait telle une machine détraquée, bonne pour la casse avant d’avoir réellement servie. Ses parents avaient investi du temps et de l’argent dans cette machine mâle mais elle était bien partie pour ne leur rapporter jamais que des ennuis. Profondément inutile, inapte au travail pour lequel elle avait été conçu voire maillon perturbateur d’une chaîne sociétale capable de faire dérailler d’autres machines de chair ; le bilan dépeint par ses soins était lourd mais en même temps cela correspondait à tout ce qu’il avait toujours voulu être ou du moins à ce qu’il croyait avoir toujours voulu être. Pendant des années, l’immature mantra difforme qu’il répétait surtout à lui-même -« un jour, je ferais comme je voudrais, je ne travaillerais pas, je vivrais comme je pourrais mais je serais moi, un individu, pas le « fils de » avec une vie tracée depuis sa naissance et qui s’efforce coûte que coûte de la suivre au fil du temps »- lui avait permit, pensait-il, de tenir le coup. Lorsque son père le traitait d’incapable, le tançait de « Imbécile, t’apprends quoi à l’école ? » ou lui ordonnait de réfléchir avec sa tête, les yeux de Gilbert se teintaient d’étranges lueurs incandescentes, son corps se raidissait prêt à bondir mais il claquemurait dans un coin obscur de son esprit ses potentielles réponses sauvages et finissait par se soumettre à l’idée que son père savait tout faire dès sa naissance et que lui, malgré l’expérience et les conseils de ce génie caché au fond du trou du cul du monde, resterait à jamais un « branquignole » qui ne pourrait d’ailleurs produire qu’un « travail de branquignole » selon l’expression favorite du petit commerçant. Son paternel lui parlait ainsi pour l’aider, pour qu’il devienne un homme. Il ne faisait sans doute que répéter ce que lui-même avait vécu dans son enfance pour habituer son unique fils à la dureté du monde du travail mais Gilbert ne s’était jamais habitué et refusait de devenir « un homme » tel que l’entendait son père. Il avait pourtant fait semblant, un temps, avec résignation avant que le dégoût de soi ne devint trop grand et qu’une fois ses parents morts, il décida de vivre comme il le souhaitait. Mon ami pensait pouvoir se séparer de sa femme au cas où elle ne voudrait pas le suivre mais il n’avait pas, je crois, sérieusement envisagé cette possibilité.
Depuis tout petit, Gilbert ne s’était jamais senti à l’aise, jamais en symbiose avec les gens du village et pas seulement du village d’ailleurs. Ainsi, il aimait à répéter au lycée :
_Il ne faut pas que je redouble ! La seule motivation qui me pousse à savoir recracher à l’instant t les flots d’abstractions stériles qu’on nous apprend, c’est de partir de cette région au plus vite. Tout ici est d’une lenteur désespérante. Notre village est un cimetière, certains ont notre age et ont pourtant des pensées de vieillards comme momifiées sous les bandelettes de l’époque. Ils sont prêts à tout pour rester dans ce trou à zombies quitte à se marier avec leur cousine. Personne n’est vraiment assez fort pour se dresser et rester pur dans la fange où nous avons été baptisé puis élevé. Une force intrinsèque aussi puissante que celle de la gravité semble nous tirer vers le bas. Résister à cette force serait perçu comme une trahison, un impardonnable manque de respect envers la tribu. Ici, l’intelligence est l’ennemi de la tradition et de la morale, l’art est une connerie pour citadin, les livres sont à l’origine des « maladies de la tête » qui attaquent surtout les bonnes femmes d’ailleurs, afficher son envie d’apprendre, de penser et d’être différemment est de l’arrogance, de la prétention qu’on effacera de ton caractère à coups de poing ou à coups de carabine, s’il le faut. Les chasseurs ne manquent pas, parfois il y a tellement peu de gibier qu’ils s’amusent à tirer sur des pommes de pin, d’autres fois, par accident ou excès d’alcool, ils tuent leur chien, leur fils, leur père, leur voisin et ils vous disent que c’est la vie, s’ils pouvaient, ils foutraient ça sur le dos du bon Dieu. Faut bien qu’il serve à quelque chose l’autre con sur sa croix en haut du boulodrome! Ils ne se rappellent même plus qu’il en est descendu. Accidents de chasse et accidents de voiture, voilà tout leur sens du tragique ! Ici, il faut se fondre dans le moule, s’enterrer vivant en se recouvrant de valeurs ancestrales qui ne sont souvent que des préjugés insensibles à tout progrès, à toute évolution. Nombreux sont ceux qui voudraient me mettre du plomb dans la cervelle au sens propre comme au figuré. Du plomb afin que je devienne si lourd que je ne puisse plus bouger. Ainsi, je ne parviendrais plus qu’à m’enfoncer dans la terre ancestrale et je serais réfractaire à tout mouvement, comme eux. Dans mes rêves, j’en vois d’autres plus sages qui disent qu’il faut laisser le temps faire son œuvre car le plomb des âges me recouvrira un peu plus chaque jour. Il faut croire qu’il y a un age pour changer le monde. Après, on ne fait plus que s’enfoncer, on connaît plus de choses, on gagne en raison et en sagesse, on s’accommode avec l’ignoble, on commence par les concessions, on finit par les compromissions. Notre électricité devient statique alors on se recroqueville sur sa condition avant de crever le regard fixé sur ses pieds dans la crainte du moindre mouvement, dans la peur du plus petit frémissement. Tu le sais, toi, ce que je répondais aux amies de ma mère lorsqu’elles me demandaient « Mais alors Gigi, tu veux faire quoi plus tard ? ». Alchimiste ! Alchimiste ! Alchimiste ! Plutôt trop fois qu’une, trouvez moi un putain de BEP d’alchimie ! Si ça n’existe pas, inventez-le ! Que du sommeil de plomb qui enveloppe ce village naisse l’or des rêves les plus beaux. Cela semble impossible. Tout changement terrifie les indigènes à part peut-être si ce changement permet de tirer plus de raisins de leurs vignes. D’ailleurs, certains fils de viticulteurs ne se privent pas de les arracher pour toucher des primes puis ils s’empressent d’aller trafiquer le POS (plan d’occupation des sols) graissant la patte des politicards locaux pour passer leurs terrains désormais nus en zone constructible et ainsi profiter du boom de l’immobilier. Tout ces efforts dirigés vers un même but : pouvoir s’empiffrer, encore et encore, pour mourir obèse dans la dictature du confort, étouffé par leur propre graisse, la bouche pleine de billets de banques. Evolution ? Oui, si elle permet d’un peu plus se remplir la panse, de se payer un 4x4, un séjour d’une semaine au bord d’une piscine d’un village pour touristes en Papouasie, de faire exploser les armoires de nos enfants sous le poids des tonnes de jouets achetés, de gonfler de silicone les poitrines de nos femmes, d’acheter une piscine ou un putain de jacuzzi comme dans les séries américaines. Voilà notre futur, voilà le but de nos vies, c’est à se flinguer !
Je trouvais qu’il exagérait tout, qu’il manquait de discernement et de finesse en logeant tout le monde à la même enseigne. Il caricaturait à gros traits, se laissait submerger par son goût de la provocation et sa haine adolescente des autres, de ces villageois qui, au fond, lui ressemblaient tant.
Contrairement à sa femme, Gilbert avait toujours du forcer son talent pour se faire détester et, même s’il y parvenait haut la main, la plupart le préférait à Anne Marie parce qu’au fond il était comme eux, il faisait partie de la famille, celle des « médiocres » comme il les appelait. Ca le rendait fou de voir que des hommes, même ceux de sa génération, se complaisaient dans leur bêtise, se repaissaient satisfait de leur ignorance sans même essayer de la masquer, ne cherchaient pas ou pas assez selon lui à s’élever, à connaître, à s'ouvrir au monde extérieur alors que ce village semblait sans avenir à moins d’être transformé en pittoresque musée du monde rural provençal. Pire, ces crétins trop jeunes pour bénéficier des excuses de la sénilité ou des carences d’éducation scolaire de leurs aînés le méprisaient comme s’ils avaient reçu l’inertie en héritage et qu’ils en étaient désormais les gardiens sacrés.
Parfois, le jeune Gilbert allait chercher des coups à « La civette », le café sur la place du village, en tenant ce type de discours agrémenté d’attaques personnelles décochées sur les clients les plus sanguins du bar et il récoltait les corrections avec une fierté affichée. Il n’était jamais parvenu pas à détester le monde cordialement.
Finalement, il s’était décidé à partir, le plus loin possible, peu importe l’endroit. Son père désappointé lui répétait :
_Tu es au chaud ici ! Qu’est ce qui te manque ? Une petite femme ? Tu as le pain, le couteau et tu veux aller te casser les dents sur le béton froid ? Qu’est ce que tu cherches à prouver, hein ? Tu te crois supérieur à nous ? Il est pas assez bien ce magasin pour toi ?
Une fois à Paris, il dénicha un travail sans grande responsabilité avec des horaires de fonctionnaire puis rencontra rapidement Anne Marie et se maria avec elle. J’étais fier d’être son témoin. Mais la période dorée fut de courte durée. Peu à peu, je voyais l’état de Gilbert empirer. Il n’allait pas bien, il semblait désormais se morfondre dans la capitale et disait ne percevoir en elle plus que bruits, laideur et précipitation. Parfois, il se sentait pris de vertiges, il étouffait en proie à des crises de panique. Il lui fallait s’asseoir ou s’allonger et respirer lentement ou plutôt réapprendre à respirer lentement comme le souffle d’une brise régulière, le ronronnement de l’air balayant la vallée qui l’avait vu naître où se dressait encore le temple de son âme vidé de son corps. Petit à petit, il revenait à une certaine sérénité mais il rechutait souvent, il ne parvenait pas à intégrer certains facteurs, à zapper certaines informations, à réguler sa respiration au milieu du chaos désoxygénant de la cité. Il devait s’habituer à la vitesse et au mouvement jadis tant recherchés, à l’impolitesse, à l’individualisme forcené, à l’omniprésence de la circulation automobile, aux bruits, conversations, klaxons, sirènes, aux poches de tristesse lasses sous les yeux, aux visages gercés par le stress, aux gens silencieux dans le métro prêts à se griffer qui à chaque station se précipitaient les uns sur les autres, aux hurlements et grognements de fous urbains qui seraient peut-être sains d’esprit en milieu rural ; à l’absence de chaleur, de sourire, d’amour, de regards francs mis à part pour provoquer quelqu’un ou repérer de potentiels dangers, à tous ces signes extérieurs de faiblesse que ces humains asséchaient ou gardaient au plus profond d’eux même ayant la décence de ne pas les exhiber, à l’indifférence, à tous ces tourbillons d’informations qui fusaient de toutes parts et l’emportaient dans des spirales angoissées. Il avait été licencié et déprimait dans une ville qu’il en était venu à détester encore plus que l’endroit au monde qu’il pensait détester le plus. Anne Marie lui précisait qu’il existait plus de deux lieux d’habitation possible au monde mais Gilbert ne l’écoutait plus, il se sentait vaincu et devait aller déposer les armes aux pieds du patriarche. Elle avait cédé au désir de son mari de retourner au bercail mais il n’était plus le même homme. L’espoir d’un ailleurs meilleur était tombé comme une dent de lait et cette chute avait écrasé une partie de son amour-propre. Il allait faire ce que, depuis son enfance, il redoutait et détestait au plus haut point de devoir faire un jour : il rentrait la queue basse au village pour travailler docilement au magasin de son père. Son paternel mourut peu de temps après le retour du fiston et sa mère le suivit dans le caveau familial un mois plus tard emporté par le chagrin. Désemparé par cette succession de décès, ses vieux démons ou vieux désirs ressurgirent, il décida de vendre le magasin puis de ne plus travailler. Je pensais qu’Anne Marie le pousserait à chercher un nouveau job mais elle n’en fit rien. Il venait de traverser une période douloureuse et je me disais qu’elle devait l’aimer à un point que je n’avais pas imaginé pour accepter ce choix de vie. En effet, elle avait quitté son poste à Paris pour un travail moins bien payé et surtout beaucoup moins intéressant dans la région. Elle avait accepté de venir habiter dans son trou natal avec les beaux parents sur le dos qui, apaisés par le fait de voir leur fils reprendre le magasin, en avaient profité pour mourir. Là, il décidait de tout plaquer, il ne travaillait plus, il commençait à boire, il la trompait avec Julie sa grosse voisine, tout le village était au courant et elle restait avec lui, piquait parfois des colères mais ne semblait pas vouloir ou pouvoir s’en séparer.
Gilbert, requinqué, clamait qu’il avait décidé de vivre, de vivre vraiment, narguant les travailleurs locaux de sa paresse exhibée. Il déclarait pompeusement que sa vie allait devenir une œuvre d’art, qu’il chassait les tensions de l’âme pour s’adonner à la richesse des mots, à la peinture, aux longues promenades, à l’observation des vents et des nuages. Au café lorsqu’il ne cherchait pas garouille, je l’avais entendu jouer les poètes déclamant le nez en l’air et le verbe haut de celui qui, comme il disait de cette vieille chanson de Jean Ferrat, « a toujours raison de voir plus haut que l’horizon » :
_Aux heures creuses où nul homme ne vient taper le fer, je me retire sur le banc en haut du boulodrome. Là, j’écoute le chant tremblant du réverbère et je regarde l’ampoule faire la danse du vent.
Plus sombre parfois, il disait qu’en fait, il travaillait en secret pour tous sur la préparation à la mort, c’était important la mort, surtout depuis que Dieu et ses promesses de paradis ou d’enfer avaient déserté les campagnes. Il fallait préparer les gens à la mort. Le bardo thodöl pouvait être utile mais n’était, d'après lui, pas adapté aux gens du village, à la région et à la culture française en général. Lorsqu’il ne buvait pas ou ne se baladait pas, il errait sur internet en quête d’informations sur de nouvelles formes de spiritualité pour accumuler des connaissances plus ou moins fumeuses sur son sujet de prédilection. Il jouait à exagérer encore un peu plus l’image qu’il avait dans le village, trop différent pensait-il pour se faire aimer, il cherchait à se faire haïr. Gilbert disait être « le voyant dans un monde d’aveugles qui ne savent pas vivre, qui foncent tête baissée et qui crèvent ignorants, sans avoir levé la tête du guidon, oubliant le ciel qu’ils ont au dessus du crâne, la mentalité engoncé dans de pathétiques certitudes ancestrales teinté de machisme boueux ». Il toisait pas mal de villageois, se moquait d’eux, rentrait parfois chez lui avec un œil poché, trophée qui prouvait à quel point il avait raison, seul contre tous, tel le poète mallarméen planant au dessus du bétail ahuri des humains.
Son côté donneur de leçons et distributeur de bons points m’agaçait mais il savait encore rire de lui-même et j’avais l’impression que l’ensemble de son comportement, son cabotinage, ses paroles et ses actes n’étaient qu’une vaste comédie, la seule capable d’amuser encore ce désespéré. En plein milieu d’une conversation très sérieuse, il pouvait toujours lancer avec grandiloquence ce vieux gimmick emprunté à Samir et détourné par ses soins « Tu m’allonges une longitude, je te lance une latitude, Tu me sers une certitude et qu’est ce que je fais ? Je te place une platitude ! ». Pensant qu’il aurait l’air d’un artiste, Gilbert aimait à s’immiscer dans de très sérieuses discussions politiques en étalant ainsi ses convictions :
_Si en m’extirpant du lit, je pose le pied gauche en premier, j’achète Libération ; si je pose le pied droit, je prends le Figaro.
Il précisait aussi qu’il ne posait jamais les deux pieds en même temps pour ne pas avoir à affronter de journée indécise alors que personne ne lui demandait quoi que ce soit. D’autres fois, au bar du coin lorsque quelqu’un lui balançait : « Tu as vécu aux crochets de tes parents et maintenant tu vis à ceux de ta femme, tu es rien qu’un parasite ! »
Il répondait d’un ton emphatique poussant le timbre de sa voix vers des aigus efféminés qui contrastaient avec les basses fréquences presque rauques des habitués du troquet :
« Peut-être mais je fais quelque chose que tu ne feras jamais, je vis à l’instinct, je suis les voies que le hasard me dicte. Lorsque je sors de chez moi tous les matins, je jette une allumette en l’air et je la regarde tomber »
Là, il laissait planer un silence, plissait légèrement les yeux, levait le menton en penchant la tête d’un coté puis émettait un bruit de bouche et souriait comme s’il mastiquait le mystère avec jubilation. Ensuite, il reprenait avant que l’attention suscitée ne retombât :
_A terre, je regarde le bout rouge de l’allumette et je suis cette direction, la fléchette de bois est le panneau indicateur de ma route de la journée. Je suis l’esclave des désirs de l’allumette.
_N’importe quoi ! Va bosser, fainéant ! Putain, ton pauvre père doit se retourner dans sa tombe !
12:35 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : humour, désespoir, monde rural, nouvelle
01/03/2007
1 La voix
Géraldine s’agita, enleva son casque audio et le jeta au loin manquant de peu de s’étrangler avec le cordon qui le reliait à son magnétophone. Elle ressemblait à une de ces faucheuses qu’on vient d’abattre d’un coup de chaussure et qui n’est pas encore tout à fait morte : son corps est atrophié mais ses pattes bougent encore, hagardes. Soudain frappée d’ataxie, sa silhouette vacillait en d’erratiques postures sous le souffle déchaîné de ce qui, de mon point de vue, paraissait être une tempête cérébrale. Poupée désarticulée aux yeux recouverts d’ombre, chacune des cellules de son corps semblait avoir été fouettée par la force tournante d’un coup de pinceau de Vincent Van Gogh. Elle me décrirait plus tard ce que j’interprète aujourd’hui ainsi : différentes variétés de vents aux métalliques stridences s’engouffraient dans ses tympans en spirales bourdonnantes, mélange dissonant de multiples fréquences qui noyèrent d’une grande vague d’infini métaphysique, salée de points d’interrogations gros comme le poing, son sens de l’équilibre. Ses fesses vinrent rebondir sur le carrelage. Les zones encerclant chacune de ses chevilles se contractaient en spasmes irréguliers comme si un petit animal y était retenu prisonnier et essayait désespérément d’en sortir. Elle hurla, les traits du visage tirés au bord de la déchirure. Ses pieds martelèrent les carreaux en granit repoussant des talons une terreur sourde que ses cris ne parvenaient pas à surmonter. Ces mouvements eurent pour effet de la faire reculer sur les fesses du centre de la pièce et elle s’immobilisa complètement lorsque son dos vint frapper le mur du salon des Martin. J’étais paralysé. Je ne pouvais m’empêcher de contempler, immobile et fasciné, ce spectacle inédit. Ma femme (je la considère comme telle même si nous ne sommes officiellement pas mariés) dont j’avais pu apprécier depuis sept années, la force de caractère n’était plus qu’un amas de chair faible, frissonnant de peur et dévoré par ses nerfs. Tout à coup, elle hurla de nouveau. Ses cris sonnaient comme des sirènes d’ambulance, chants désespérés de l’esprit ébranlé annonçant à la fois la désintégration de notre vision de la mort, c’est-à-dire la cessation complète et définitive de la vie, et la naissance d’une nouvelle idée de la finitude soudain apparue dans toute son incongruité. Une voix sortie de nulle part était venue concasser quelques certitudes réputées incassables au point de faire trembler l’ensemble de son édifice corporel qui n’avait pu que s’écrouler au sol. Elle n’essayait même pas de se relever, refusant d’un œil trouble ma main tendue. Je ne l’avais jamais vue ainsi. J’éprouvais de la peine pour celle qui partageait ma vie mais en même temps, je ne pouvais réprouver une excitation comme jamais je n’avais ressentie. Pour la première fois, notre expérience fonctionnait, j’étais presque jaloux qu’elle en fût le premier témoin. Après de longues minutes passées à la réconforter où elle pleurait sans pouvoir articuler la moindre parole, nous pûmes envisager de réécouter la bande, du moins je décrochais après un bombardement d’arguments sur un être groggy, l’autorisation de pouvoir le faire. Elle n’avait pas formellement identifié la voix de Gilbert mais qui peut se targuer de reconnaître le timbre de voix d’une âme ? D’autant plus que nous utilisions un fond sonore diffusé par un transistor portable calé sur l’onde de Jurgenson, c’est à dire vers 1480 kHz sur les ondes moyennes, pour faciliter les contacts avec l’au-delà comme nous l’avions lu sur un site internet. Je posais le casque malmené sur mes oreilles et j’enclenchais le bouton lecture d’un doigt peu assuré. Ce geste allait changer ma vie, moi que la mort en tant que fin absolue avait toujours terrifié, j’en étais persuadé. Le grésillement de la fréquence fut bientôt couvert par le micro de Géraldine :
_Ca marche pas Franck, on devrait changer de question. Je pense qu’il faut pas parler d’Anne Marie.
_Boaf !
_Comment faire ?
Puis une voix, une drôle de voix, plutôt grave, monocorde, sereine, trop peut-être comme désincarnée mais je n’arrive à saisir qu’une groupe sonore, « ach », au milieu d’une phrase.
_Alors…tu as entendu, tu as entendu ?
_Je n’ai pas bien compris les premiers et les derniers mots, juste « ach » au milieu, c’est ça ?
_Non…enfin oui, il…il parlait bizarrement comme s’il se moquait de nous. Il a dit… « Vas-y à la hache, racaille ! »
Je sentais un léger sourire surfer sur mes lèvres. Il ne tarda pas à étreindre les flammes affolées du regard de Géraldine et à apaiser son corps hypertendu. A certains moments critiques, les sourires apparaissent parfois parés de vertus magiques.
_Ne te moque pas, Franck ! Réécoute ! Ralentis ou accélère la lecture mais vraiment je suis sûre de moi, j’ai…j’ai entendu « Vas y à la hache, racaille ! ». C’est…C’est peut-être un indice sur son meurtrier ?
_Il n’a pourtant pas été tué à coups de hache.
Je réécoutais la bande plusieurs fois et je reconstituais au bout du compte une phrase phonétiquement proche mais sémantiquement différente de celle de Géraldine.
_Maintenant, je suis sûr la voix dit : « Vas-y à l’arrache, ma caille ! ».
« Ma caille » était une expression qu’employait souvent Gilbert lorsqu’il voulait s’encanailler que ce soit pour rire ou pour se faire passer pour un « bad boy » des campagnes. Géraldine se laissa facilement persuadé, je crois qu’elle ne demandait qu’à être rassuré. Le fait d’entendre une voix venue de nulle part, voire de plus loin encore par delà les limbes, s’avérait plus traumatisant pour nous que le sens de ces paroles. Nous avions décidé de jouer avec les morts, de tutoyer l’au-delà pour mettre un peu d’excitation, une pincée d’extraordinaire dans notre vie de couple mais nous ne pensions pas réellement que cela pouvait fonctionner. Visiblement, Géraldine y croyait encore moins que moi. Tout était parti d’un passionnant bonus DVD du médiocre film « la voix des morts » où un couple d’américains, Lisa et Tom Butler, montrait comment ils procédaient pour entrer en contact avec les morts. Nous pouvions les voir en action et entendre quelques « evp » (electronic voice phenomena) recueillis par leurs soins puis amplifiés grâce à un logiciel. Les morts ne semblaient pas parler très fort. Après quelques renseignements complémentaires captés sur le Web, nous nous étions lancés enthousiastes dans l’aventure sans obtenir de résultat jusqu’à cet après-midi. Là, la voix d’une qualité exceptionnelle était quasiment audible au casque, nous n’en espérions pas autant avant de commencer mais désormais nous en voulions beaucoup plus. Nous allions pouvoir aider la femme de Gilbert, Anne Marie, à faire son deuil et j’espérais percer le secret de la mort de mon ami.
Avec une certaine stupéfaction, je vis Géraldine passer en quelques minutes de la terreur à l’excitation de la découverte. Le contact avait été établi mais cet après-midi là malgré de multiples tentatives, nous n’entendîmes plus la voix.
13:20 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : transcommunication, fantastique, nouvelle


