14/03/2007

6 Obsession

« Les paroles ne sont que des sons dont on fait arbitrairement les signes de nos pensées. »

Je relisais plusieurs fois cette phrase de Fénelon citée dans le magazine que je feuilletais avant de dormir pour essayer d’en comprendre le sens profond. Certaines phrases ont le pouvoir de faire tournoyer les consciences, elles sont comme des balles de ping pong qui rebondissent dans les boîtes crâniennes et qui semblent ne jamais pouvoir en sortir. Parfois, elles n’ont l’air de rien mais dispensées à des moments précis, elles révèlent toute la puissance de leur signification. Ce soir là, il était bien tard pour que ma cervelle bouleversée par la visite chez Julie mais aussi par le fait de ne pas en avoir parler à Géraldine pût produire une réflexion quelconque à propos de cette phrase restée en suspens. Elle m’interpellait.

_On dort ?

J’acquiesçais d’un mouvement de tête coupable. Je comptais profiter des sages conseils de la nuit pour trouver un moyen d’amener Anne Marie à me parler des deux étranges visiteurs nocturnes. Je n’écartais pas la possibilité qu’ils pussent être né de la seule imagination de Julie. Le vent faisait battre quelques volets lointains. J’écoutais attentif son souffle chuintant comme si les bourrasques cherchaient à me dire quelque chose. Ssssshhiiii ! Le son « che » était le seul que je pouvais distinguer mais « che » quoi ? Chevauchée, château, cha-cha-cha ? Chut !?! J’y réfléchissais pensant ainsi gagner le sommeil quand un oiseau se mit à chanter à tue-tête. Ce devait être un merle, un merle qui avait vraiment beaucoup de choses à dire. L’oiseau paraissait tour à tour siffler des filles sexys qui déambulaient dans les rues du village à quatre heures du matin puis jaser sur leur attitude dédaigneuse ensuite redoubler d’éloquence par de nouvelles propositions sans doute malhonnêtes masquées sous un vernis d’harmonieuses stridences pour alors sombrer dans les chants mélancoliques bien connus de ceux qui crient seuls dans le silence indifférent de la nuit et l’instant d’après, rire aux éclats de la situation puis  reprendre le début du cycle ajoutant ici ou là quelques moqueuses modulations gazouillées. Si Gilbert m’avait parlé à travers une onde radio pourquoi ne me parlerait-il pas à travers des sonorités naturelles ? J’essayais longuement, sans réussite, de rapprocher un seul de ces sifflements des sons utilisés dans la langue française. La durée et l’intensité de ces cui-cui me poussèrent à me lever pour saisir le magnétophone, le placer sur la fenêtre et enregistrer le monologue du merle.

Un peu plus tard, je me levais à nouveau, la tête comme une enclume sur laquelle des marteaux de neurones venaient s’exploser, kamikazes d’idées, flash, possibilités, décharges d’éventualités, thèses d’hypothèses incapables de synthèse et je me retrouvais dans la salle de bains. Le VMC(1) se mit en route, je le fixai. Il me soufflait des bribes de phrases, des bouts de pensées, des morceaux d’intuitions solubles dans l’air humide d’une salle d’eau. Images de vieux dessins animés, yeux globuleux, au centre de Tout, cercle concentriques, mystère ventilé, envoûtement général, danse mystique de l’hypnose, cercles concentriques, avant-arrière, corps humain bouge sur pieds fixes, mouvements quasiment imperceptibles des arbres sous l’effet du vent, craquements déraisonnables de branches de l’esprit, branche coincée dans les rayons d’une roue, clac-clac-clac-clac, cercles concentriques, Village au centre, Mouvement du centre vers l’extrémité, Clé de voûte de l’envoûtement général, sinueuses circonvolutions, volutes d’air brassé, cercles concentriques, « jamais sortir par la porte, jamais », maharadjah Mais, vol yogique, lévitation, mon corps planant au dessus de la surface des choses libéré de l’attraction terrestre, clac, clac, clac, clac font les mâchoires de l’esprit mangeuses de somme, les cercles sont de moins en moins concentrés. J’étais là à écouter le bruit du ventilateur, il froufroutait un son « fffff » activant une fuite des sens mené tambour battant sur les pistes d’un rallye cérébral et l’instant d’après, je me retrouvais dans le lit. En fait, je crois que je n’avais jamais bougé. L’insomnie me poussait à ne pas sortir de ces pistes, à essayer de trouver une voie lumineuse dans ce labyrinthe mental où planait des ombres de nuages aux silhouettes humaines poussé par le vent nocturne sous les directives du merle conspirateur. Ombres d’une grande femme et d’un petit homme en chapeau melon qui apprennent aux gens à vider leurs esprits, à ordonner les pensées souvent confuses qui les assaillent en flots chaotiques afin de renforcer leur dimension spirituelle et d’atteindre le repos profond. Vivre dans la plénitude et l’harmonie cosmique, goûter au bonheur d’exister, se reconstruire dans un habitat humain flambant neuf décoré par leurs soins et sur lequel, ils finissent par avoir une emprise totale à l’image de celle que nous croyons avoir sur les objets qui nous entourent. Quelles étaient leurs intentions ? Pourquoi penser qu’elles furent automatiquement mauvaises ? Le meurtre, le meurtre et encore le meurtre, coupables de rêve, étrangers au village en plus, tout le monde serait content. L’esprit d’Anne Marie était un gobelet qui vidé du jus noir des pertes stagnantes avait été rempli d’un soda bleu, bleu de bromothymol, elle n’était qu’un test, cobaye idéal avant, avant quoi ? Jour de marché au village, j’étais un enfant qui tenait la main de sa grand-mère. Nous croisâmes Julie qui accompagnait sa tante. Une main se crispa sur la mienne, tension, je regardai médusé mon aïeule qui surveillait encore du coin des yeux la tante de Julie l’air un peu effrayé. Elle me glissa doucement à l’oreille un secret que j’avais presque oublié :

_Elle, c’est une masque(2)…

Je connaissais la capacité des sorcières à investir un autre corps humain ou celui d’un animal, un chat noir, un corbeau, un hibou, tout cela est bien connu mais un merle ? « Merle à celui qui le dira » souffla Gilbert, ami sacrifié, Julie complice, Anne Marie marionnette et le visage changeant de Géraldine aux yeux blancs. Elle se frotte les mains comme une petite bête malfaisante en me regardant.

 

_Allez Franck, il est déjà huit heures moins le quart, lève-toi, tu vas être à la bourre ! Allez, j’y vais vite ! A ce soir !

Un baiser se déposa sur mes lèvres desséchées. Je me levais, le magnétophone était toujours sur le rebord de la fenêtre, Géraldine avait ouvert les volets, elle n’avait pas pu ne pas le voir mais elle n’avait rien dit. Une douche purificatrice s’imposait. J’entrais dans la salle de bains, un coup d’œil méfiant sur le VMC qui avait l’air de se tenir tranquille, un autre sur ma trogne boursouflée, héritage caractéristique des nuits difficiles, dans le miroir au dessus du lavabo. Je ne puis m’empêcher d’écouter le bruit de la pression de l’eau qui venait masser ma peau. La douce complainte du pommeau me berçait les tympans. Au loin, j’entendais le bruit du chauffe eau et je regrettais un instant de ne pas enregistrer ce moment intime dont je me disais que j’aurais, si j’étais mort, bien profité pour venir tranquillement parler à un ami vivant. 

J’emportais le magnétophone à l’atelier. Mon associé Fred était en tournée, j’avais une machine à monter, quelques clients passeraient peut-être, le téléphone sonnerait sûrement mais j’aurais largement le temps de réécouter le chant du merle. Je nettoyais les bruits de fond à l’aide d’un logiciel mais il n’y avait rien d’exploitable sur la bande à part les sifflements du merle bavard rythmé sur la fin de la cassette par quelques ronflements, sans doute les miens. Le seul mystère était peut-être de savoir comment Géraldine avait pu si bien dormir avec ce boucan. Cette nuit là, mes pensées n’étaient pas claires, pour que Gilbert vînt me parler, il eût fallu que je pense à lui et que je l’interroge. Cette voix, ces voix que tous ces gens issus de différents pays dont la plupart, à mon avis, sont de bonne foi entendaient, venaient-elles vraiment de l’au-delà ? Elles pouvaient aussi être le fruit de la volonté de ceux qui les écoutaient résultant d’une incroyable capacité pour l’instant inconnue du cerveau humain que je nommerais horriblement à l’instar de la ventriloquie, la « cerviloquie ». Aucune preuve bien sur, juste des intuitions qui fusaient sur le fil de l’eau suintante de mes pensées. Le téléphone sonna, je n’étais pas très attentif à cette cliente qui aimait nous appeler non seulement pour ses fréquents déboires informatiques mais aussi pour nous raconter sa vie plus celles de ses gentils enfants qui avaient eu l’heureuse idée de lui acheter un ordinateur portable il y a deux ans et de ses petits enfants, bien gentils eux aussi mais qui se servant de l’ordinateur de mémé s’avéraient être de redoutables aspirateurs à virus. J’écoutais les petits silences entre ses bruits de respirations, les courts sifflements préparatoires ou ceux qui suivent l’articulation d’un son. Ces silences me semblaient plus qu’éloquents, une voix se cachait peut-être derrière cette voix  qui n’avait finalement rien à me dire et qui étirait ce rien parce que cela devait lui faire du bien. Une excuse bidon et je profitais de cette pause pour saisir le magnétophone et enregistrer la suite de la conversation en le laissant assez loin du haut parleur pour éviter les larsens. J’étais conscient que tout cela devenait préoccupant pour ma santé mentale et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de le faire. J’interrogeais mentalement Gilbert et j’entendais :

_…J’ai mon Jérémy qui s’est fait mal au football, une entorse à la cheville enfin on m’a dit que c’était pas grave mais si vous saviez ce jour là, comment ma fille Nicole était mal lunée ! Elle m’a dit que si j’appelais toutes les heures, la cheville ne guérirait pas plus vite ! Non mais vous vous rendez compte avec tout ce que j’ai fait pour eux ! Bon, je voudrais pas vous déranger avec mes histoires. Alors l’ordinateur, quand je veux aller sur l’internet…Au fait, je vous ai parlé de Gérard ? Il a trouvé un nouveau travail, j’étais bien contente parce que… 

D’habitude, je la coupais pour essayer d’en venir au fait mais aujourd’hui, je laissais couler son flot de paroles et la conversation ou plutôt son monologue avait du durer une bonne heure. Au moins, j’avais fait une heureuse mais, là encore, pas de Gilbert sur la bande. Je rentrais bredouille de cette journée éreintante passé à traquer un mort voire à le harceler. Je ralentis devant la maison d’Anne Marie mais je ne pus me résoudre à aller l’interroger sur les visiteurs nocturnes, je ne me sentais pas en état de le faire sereinement. Devant chez moi, des enfants jouaient au football, ils criaient bienheureux quand l’un d’entre eux tira une chandelle qui propulsa la ballon à presque dix mètres de hauteur puis le cuir vint rebondir juste à coté de moi. Les rebonds sur le goudron sonnaient comme des explosions. Bom ! Bom ! Bom ! Je suivais le ballon en me penchant légèrement pour percevoir toutes les subtilités de ces sons graves. Une fois qu’il roula à terre, je le saisis des deux mains et le portait à mon oreille. J’entendais un vague souffle comme dans ces coquillages vides où l’on entend la mer. Je le fis rebondir une fois, deux fois, trois fois. Les enfants m’entouraient, intrigués. Je regardais ces petites têtes qui me suivaient comme ils auraient suivi le joueur de flûte de Hamelin. Je levais l’ index de ma main droite, je le guidais vers le ciel, je vis les enfants m’imiter cherchant quelque chose entre les nuages sans doute pour leur permettre de récupérer leur ballon mais peut-être pensaient-ils déjà à autre chose, à un nouveau jeu que leur proposait silencieusement un adulte. J’aurais voulu que ce moment dure une éternité, je me sentais en phase avec eux quand un garnement moins patient que les autres lâcha, le regard renfrogné et les poings fermés :

_ Monsieur, tu nous rends le ballon, il est à moi ! 

Je reconnus Kévin, le fils de Julie, et ce fait me troubla.

_Ah, pardon !

Je jetai le ballon et je m’enfuis avant qu’ils ne me questionnassent. Sûr qu’ils allaient rapporté cela à leur parents, une rumeur allait gonfler et rebondirait dans chaque maison du village. Géraldine allait s’affoler, mes parents s’inquièteraient, le souffle prisonnier du ballon m’en voudrait à vie de ne pas l’avoir libéré. Manque de sommeil, idées tordues, je ressentais le besoin de me passer un peu d’eau sur la tête, j’ouvris le robinet dans la cuisine et je fus émerveillé par son chant. Magique écoulement d’eau que l’animal évier avale goulûment, spectacle fascinant ! Je laissais couler l’eau et j’enregistrais ce son qui me berçait l’esprit de mille voluptés.

_Franck, qu’est ce que tu fais ?

C’était Géraldine, je lui fis signe de se taire avec mon index sur la bouche. Son visage passa d’un sourire amusé à la grimace crispée, au bord des larmes. Elle stoppa l’enregistrement, prit le magnétophone et le jeta violemment contre le mur. Je n’entendais plus l’eau couler, l’idée me traversa qu’elle aussi avait cédé aux cercles concentriques de l’hypnose généralisée du village avant qu’elle se mît à crier. Ses cris et les expressions inquiètes de son visage me ramenèrent à une certaine réalité. Je ne savais plus trop que dire alors je lui dis simplement que j’avais mal dormi et que j’étais fatigué, perturbé, confus. C’était inutile, il me semblait qu’elle était au courant de toutes les choses qui se passaient dans ma tête. Je craignais la nuit qui arrivait et en même temps, je la désirais ardemment.

Je m’endormis tôt mais vers trois heures du matin, j’eus le malheur d’ouvrir un œil et de voir à coté de moi à la place de Géraldine une tête de libellule souriante posée sur un corps de femme. Les contours de sa gueule était flous, ils semblaient être mouvants. Je restai immobile, stupéfait par cette impression de déjà vu et pétrifié à l’idée de ce qu’elle allait peut-être refaire. Ses traits ne tardèrent pas à se modifier et la libellule laissa place à Anne Marie allongée, lascive dans une robe de soirée mauve. Elle approcha une main de mon visage et m’attrapa le nez comme on saisit un biscuit apéritif puis fit mine de le croquer avec des dents d’une blancheur irréelle, digne des stars hollywoodiennes. Le rire de Gilbert résonna, il avait soudain pris la place d’Anne Marie et me montrait son pouce coincé entre l’index et le majeur de sa main gauche. Ce pouce était censé être mon nez. Mon père faisait déjà ce grossier tour de passe-passe qui m’amusait beaucoup peut-être parce que j’avais la joie, après deux secondes de surprise dues au fait que les enfants pensent parfois que leurs parents ne mentent jamais, de lui montrer que je n’étais pas dupe du subterfuge. Son pouce ne pouvait pas être mon nez puisque ce dernier était encore sur ma figure. Parfois, je vérifiais tout de même pour être certain de ne pas dire de bêtises puis, jusqu’à un certain âge, je réclamais : « encore ! encore ! encore ! ».  J’étais pourtant loin ce soir là de vouloir m’amuser à demander des « encore ! ». Le visage de mon ami n’était qu’une tache d’ombre atténuée, moins sombre que le reste de la chambre. Il était impossible de distinguer nez, bouche ou oreilles mais deux yeux lumineux, les yeux de Gilbert me fixaient sans ciller comme s’ils en avaient perdu la capacité. 

(1) VMC : Ventilation Mécanique Contrôlée ici une bouche de ventilation dans une salle de bain. 

(2) masque : désigne ici une personne qui pratique la sorcellerie.