19/03/2007
7 Révélation parallèle
« Gilbert, dis-moi ce qui s’est passé ? Qui ? Et pourquoi ?
_Ces basses questions m’ennuient, là n’est pas l’essentiel ! Comment un amas de chair animé vécut, comment il est mort, qui l’a tué, quelle importance ? Nous avons la chance d’être en contact, je ne sais si nous pourrons l’être à nouveau alors j’aimerais te raconter quelque chose de fondamental, une grande découverte qui, grâce à toi, pourra peut-être changer le cours de bien des vies. Voilà l’histoire que j’ai longtemps cherchée et que je n’ai jamais pue écrire, dessiner, peindre ou filmer. Je crois que je n’aurais pas osé le faire sans l’avoir vécue tant elle paraît absurde, impossible à concevoir, inexplicable, insaisissable pour la raison humaine.
Ma maison de chair a dû commencé à pourrir. Depuis ma mort, je n’ai plus aucune notion du temps, je n’ai plus de besoins vitaux, je ne suis plus qu’un esprit surpris d’exister encore. Où suis-je ? J’ai quitté la Terre, je me suis évaporé quelque part dans l’Ether, un autre plan sans doute mais comment le savoir, comment le nommer ? J’entends quelquefois d’autres voix mais elles sont comme cryptées, personne ici ne semble pouvoir communiquer. Nous ne sommes que des morts, des âmes flottantes, nous flottons dans un long, long rêve, nous attendons peut-être quelque chose dont nous ignorons tout. Nous sommes incapables de vieillir, nous n’existons plus physiquement. Je dis « nous » car je présuppose que tous les humains connaissent pareille destinée à la fin de leur vie mais honnêtement, je n’en sais rien. Simplement, il serait prétentieux de croire que le destin de mon âme est unique. Une seule chose me manque : les autres. Nous pourrions nous raconter nos vies, nos morts, nos passions, nos phobies, nous organiser en groupes d’esprits afin de recueillir des informations et explorer notre nouvelle dimension, nous aimer, nous détester, peut-être même trouver un moyen de nous tuer. Je pourrais retrouver des parents, des amis, des célébrités et me nourrir de cette vie cérébrale, de ces fusions spirituelles mais hélas, ce n’est pas le cas. Lorsque je sens des présences mentales aux alentours de là où je pense être mais peut-être suis-je partout et nulle part à la fois, j’essaie d’établir un contact, sans succès. Tu trouves parfois ta vie absurde ? Celle d’après l’est plus encore ou alors je n’ai jamais rien compris. De vaine forme de la matière me voilà devenu une vaine forme immatérielle. Je croyais que cette vie post-mortem, mais est-ce vraiment une vie tant elle est différente de celle que j’ai connue, n’avait pas de fin possible. Au diable les notions temporelles, elles n’ont plus leur place dans un espace indéfini qui ne garde le nom d’espace que par mon impossibilité bien humaine celle-là, à le nommer autrement. Un évènement avant notre rencontre a pourtant troublé ma somnolente éternité. Je ne peux pas dire que j’ai vu quoi que ce soit mais j’ai senti la présence de trois âmes que je me représente sous la forme de trois grandes barbes et j’ai pu avec elles échanger des pensées. Elles ont apparemment le pouvoir de briser les règles de silence de l’autre monde et la capacité de communiquer avec tous les esprits qui s’y trouvent. J’ai ressenti une certaine joie, une excitation et comme souvent dans mes rêves de jadis, cette joie s’est peu à peu transformée en dégoût. Je regrette de ne pas leur avoir dit ou plutôt de ne pas avoir pensé à certaines idées, de ne pas avoir mentalement poser certaines questions car je ne pense pas pouvoir bénéficier d’une seconde chance.
_Qui êtes vous ? Des morts comme moi ?
_Nous sommes les représentants du tribunal de l’incarnation et nous vous visitons afin d’examiner votre demande.
Elles étaient trois mais semblaient partager une pensée unique. Leurs voix se superposaient mais les mots étaient les mêmes, seul un léger décalage entre elles trahissait leur nombre et causait un écho solennel à leurs paroles.
_Ma demande laquelle ? Communiquer avec d’autres âmes ?
_Non. Vous désirez bien vous réincarner ?
_Parfaitement, comment le savez-vous ?
_...
_Ma question est sans doute idiote. Oui, je voudrais bien me réincarner en femme plutôt aisée financièrement. Je voudrais connaître les souffrances et joies de l’enfantement, voir mon sexe cracher du sang et trouver cela dans l’ordre des choses et surtout ne plus être guider dans mes pensées, dans ma vie par de dictatoriales hormones mâles.
_Vous vous méprenez, la question était de savoir si vous vous vouliez vous réincarner, pas sous quelle forme. Vous n’avez pas le choix, vous n’êtes pas dans un supermarché céleste aux rayons surchargés de propositions d’incarnation, nous examinons votre dossier puis éventuellement, nous décidons en quoi vous serez réincarné et nous soumettons la proposition à qui de droit. L’humain n’est qu’un animal parmi tant d’autres.
_Les animaux ont une âme ? Vous voulez dire que je pourrai être réincarné en bactérie, moustique, morpion, scolopendre ?
_Vous pouvez aussi ne pas être réincarné.
_D’accord, d’accord mais vous visitez aussi des âmes de porcs morts à l’abattoir ? Ai-je été un porc dans une vie passée ? Se renseigner là-dessus est classé confident-ciel ?
_C’est nous qui normalement posons les questions.
_Peut-être mais vous devez savoir que j’ai été humain et comme mes pairs, des questions métaphysiques me taraudent. Nous sommes des animaux interrogateurs. Que faut-il que je pense pour gagner le droit d’être réincarné en femme ?
_Nous inspectons votre esprit et vous ne faîtes que créer des interférences en posant des questions. Nous avons d’autres consciences à examiner.
_Pardon de gâcher votre précieux temps, esprits pileux, mais qu’êtes-vous au juste ? Comment devient-on une âme barbue ? Quel est ce monde dans lequel j’évolue ? Si je suis réincarné, ma mémoire passée et présente sera-t-elle effacée ? Paco Rabanne ne serait pas mythomane ? Anne Marie me rejoint bientôt ? Que savez-vous de moi ? de l’Univers ? Vous devez connaître tant de choses, je vous en supplie, éclairez moi ! Que signifient les rêves ? Quel sera le futur de l’humanité ? Les âmes ont-elles un sexe ou du moins un genre ?
_Ce n’est pas de « temps » qu’il s’agit mais de vous, de ce que vous êtes profondément. Nous allons clore cet entretien.
_Non ! Par pitié, vous ne m’avez encore rien dit, vous êtes les seules personnes à pouvoir communiquer avec moi depuis mon horrible mort ! Que croyez-vous ? Vous allez partir comme ça ? Vous allez m’abandonner dans des méandres d’interrogations ?
_L’entretien est terminé.
_Quoi donc, je n’ai pas su me vendre ? Vous n’organisez pas des stages pour se préparer à ce type d’entretien ? Vous représentez l’ACPI : association cosmique pour l’incarnation ? Vieilles barbes sagement séniles, vous me trouvez rasoir ? Ah ça oui alors, un mort trop vivant pour être honnête ! Allez les barbouzes, filez voir l’esprit d’un poisson rouge, votre avenir est compté, maudits fonctionnaires de l’autre monde, le clonage avance à grands pas, vous ne servirez bientôt plus à rien alors profitez de votre petit pouvoir, administrateurs à la noix, technocrates célestes, l’humanité vous rit au nez !
Elles avaient déjà disparus et je ne les ai plus jamais revues. Je m’en veux terriblement mais je n’ai pas pu retenir mes pensées, je n’ai fait que poser des questions mais sans doute comme Perceval devant le Graal, n’ai-je pas su poser la bonne. Les barbes étaient là à portée de songes et avaient sans doute la capacité de partager leurs connaissances avec moi mais elles ne le voulaient pas, elles n’étaient pas là pour ça. Je me sentais comme l’accusé dans un tribunal face à ses juges, sans avocat pour le défendre et qui ne comprend ni ce qu’il fait là ni ce qu’il doit dire. Depuis, cet entretien singulier ne cesse de me tourmenter. Je me demande même si à force de solitude, mon esprit, bien trop serein pour être lui-même jusqu’à cette rencontre, n’a pas crée de toutes pièces ces compagnes barbues méprisantes. Mais au fond je ne le crois pas, c’est pourquoi je veux que les vivants se préparent à cette éventualité, voilà ce qui a donné un sens à ma seconde vie et qui peut-être a ouvert les portes qui m’ont conduit jusqu’à toi...ma caille ! »
J’aurais aimé ouvrir les yeux mais ils étaient déjà ouverts. Géraldine dormait à mes côtés comme si de rien n’était. Ce n’était pas un rêve, je me souvenais de chaque mot avec précision, il n’y avait pas d’images, aucune image, juste des paroles. J’avais posé des questions et il n’avait répondu à aucune d’entre elles. Il m’avait donné une mission, diffuser sa parole de l’au-delà où il se trouvait, de cette autre dimension dont il venait de trouver une nouvel accès jusqu’à moi. L’idée d’un texte où je raconterais cette expérience que je diffuserais sur internet par le biais d’un forum, d’un newsgroup ou mieux d’un blog germa ainsi. Géraldine serait un peu inquiète mais elle me donnerait certainement son accord à condition que je ne parle pas trop d’elle et que j’arrête les expériences en transcommunication. Là-dessus, nous n’étions plus sur la même longueur d’onde. Mais Gilbert pourrait-il me parler à nouveau ? Connaîtrais-je un jour l’identité du ou des meurtrier(s) ? Quelque chose me détourna de mes pensées, quelque chose aperçu du coin de l’œil dans le rai de lumière que diffusait la lampe de chevet. Des ombres glissaient sur le mur, deux silhouettes humaines, l’une plus grande que l’autre, la plus petite semblait avoir la tête recouverte d’un chapeau melon. Les ombres chuchotaient à moins que ce ne fut un grésillement soudain issu de la lampe. Lumière, obscurité, lumière à nouveau, des rires se multiplièrent, se chevauchèrent, hennissements aux accents vaguement humains, électriques et éclectiques, leurs éclats copulaient en fréquences inédites, animales, et venaient partouzer dans mes oreilles qui j’en suis sûr, ne percevaient qu’une partie de ces fréquences. L’ampoule de la lampe éclata soudain. Des milliers de petites particules de verre retombèrent au sol en pluie cristalline et puis, plus rien.
FIN
12:30 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, fantastique, transcommunication
01/03/2007
1 La voix
Géraldine s’agita, enleva son casque audio et le jeta au loin manquant de peu de s’étrangler avec le cordon qui le reliait à son magnétophone. Elle ressemblait à une de ces faucheuses qu’on vient d’abattre d’un coup de chaussure et qui n’est pas encore tout à fait morte : son corps est atrophié mais ses pattes bougent encore, hagardes. Soudain frappée d’ataxie, sa silhouette vacillait en d’erratiques postures sous le souffle déchaîné de ce qui, de mon point de vue, paraissait être une tempête cérébrale. Poupée désarticulée aux yeux recouverts d’ombre, chacune des cellules de son corps semblait avoir été fouettée par la force tournante d’un coup de pinceau de Vincent Van Gogh. Elle me décrirait plus tard ce que j’interprète aujourd’hui ainsi : différentes variétés de vents aux métalliques stridences s’engouffraient dans ses tympans en spirales bourdonnantes, mélange dissonant de multiples fréquences qui noyèrent d’une grande vague d’infini métaphysique, salée de points d’interrogations gros comme le poing, son sens de l’équilibre. Ses fesses vinrent rebondir sur le carrelage. Les zones encerclant chacune de ses chevilles se contractaient en spasmes irréguliers comme si un petit animal y était retenu prisonnier et essayait désespérément d’en sortir. Elle hurla, les traits du visage tirés au bord de la déchirure. Ses pieds martelèrent les carreaux en granit repoussant des talons une terreur sourde que ses cris ne parvenaient pas à surmonter. Ces mouvements eurent pour effet de la faire reculer sur les fesses du centre de la pièce et elle s’immobilisa complètement lorsque son dos vint frapper le mur du salon des Martin. J’étais paralysé. Je ne pouvais m’empêcher de contempler, immobile et fasciné, ce spectacle inédit. Ma femme (je la considère comme telle même si nous ne sommes officiellement pas mariés) dont j’avais pu apprécier depuis sept années, la force de caractère n’était plus qu’un amas de chair faible, frissonnant de peur et dévoré par ses nerfs. Tout à coup, elle hurla de nouveau. Ses cris sonnaient comme des sirènes d’ambulance, chants désespérés de l’esprit ébranlé annonçant à la fois la désintégration de notre vision de la mort, c’est-à-dire la cessation complète et définitive de la vie, et la naissance d’une nouvelle idée de la finitude soudain apparue dans toute son incongruité. Une voix sortie de nulle part était venue concasser quelques certitudes réputées incassables au point de faire trembler l’ensemble de son édifice corporel qui n’avait pu que s’écrouler au sol. Elle n’essayait même pas de se relever, refusant d’un œil trouble ma main tendue. Je ne l’avais jamais vue ainsi. J’éprouvais de la peine pour celle qui partageait ma vie mais en même temps, je ne pouvais réprouver une excitation comme jamais je n’avais ressentie. Pour la première fois, notre expérience fonctionnait, j’étais presque jaloux qu’elle en fût le premier témoin. Après de longues minutes passées à la réconforter où elle pleurait sans pouvoir articuler la moindre parole, nous pûmes envisager de réécouter la bande, du moins je décrochais après un bombardement d’arguments sur un être groggy, l’autorisation de pouvoir le faire. Elle n’avait pas formellement identifié la voix de Gilbert mais qui peut se targuer de reconnaître le timbre de voix d’une âme ? D’autant plus que nous utilisions un fond sonore diffusé par un transistor portable calé sur l’onde de Jurgenson, c’est à dire vers 1480 kHz sur les ondes moyennes, pour faciliter les contacts avec l’au-delà comme nous l’avions lu sur un site internet. Je posais le casque malmené sur mes oreilles et j’enclenchais le bouton lecture d’un doigt peu assuré. Ce geste allait changer ma vie, moi que la mort en tant que fin absolue avait toujours terrifié, j’en étais persuadé. Le grésillement de la fréquence fut bientôt couvert par le micro de Géraldine :
_Ca marche pas Franck, on devrait changer de question. Je pense qu’il faut pas parler d’Anne Marie.
_Boaf !
_Comment faire ?
Puis une voix, une drôle de voix, plutôt grave, monocorde, sereine, trop peut-être comme désincarnée mais je n’arrive à saisir qu’une groupe sonore, « ach », au milieu d’une phrase.
_Alors…tu as entendu, tu as entendu ?
_Je n’ai pas bien compris les premiers et les derniers mots, juste « ach » au milieu, c’est ça ?
_Non…enfin oui, il…il parlait bizarrement comme s’il se moquait de nous. Il a dit… « Vas-y à la hache, racaille ! »
Je sentais un léger sourire surfer sur mes lèvres. Il ne tarda pas à étreindre les flammes affolées du regard de Géraldine et à apaiser son corps hypertendu. A certains moments critiques, les sourires apparaissent parfois parés de vertus magiques.
_Ne te moque pas, Franck ! Réécoute ! Ralentis ou accélère la lecture mais vraiment je suis sûre de moi, j’ai…j’ai entendu « Vas y à la hache, racaille ! ». C’est…C’est peut-être un indice sur son meurtrier ?
_Il n’a pourtant pas été tué à coups de hache.
Je réécoutais la bande plusieurs fois et je reconstituais au bout du compte une phrase phonétiquement proche mais sémantiquement différente de celle de Géraldine.
_Maintenant, je suis sûr la voix dit : « Vas-y à l’arrache, ma caille ! ».
« Ma caille » était une expression qu’employait souvent Gilbert lorsqu’il voulait s’encanailler que ce soit pour rire ou pour se faire passer pour un « bad boy » des campagnes. Géraldine se laissa facilement persuadé, je crois qu’elle ne demandait qu’à être rassuré. Le fait d’entendre une voix venue de nulle part, voire de plus loin encore par delà les limbes, s’avérait plus traumatisant pour nous que le sens de ces paroles. Nous avions décidé de jouer avec les morts, de tutoyer l’au-delà pour mettre un peu d’excitation, une pincée d’extraordinaire dans notre vie de couple mais nous ne pensions pas réellement que cela pouvait fonctionner. Visiblement, Géraldine y croyait encore moins que moi. Tout était parti d’un passionnant bonus DVD du médiocre film « la voix des morts » où un couple d’américains, Lisa et Tom Butler, montrait comment ils procédaient pour entrer en contact avec les morts. Nous pouvions les voir en action et entendre quelques « evp » (electronic voice phenomena) recueillis par leurs soins puis amplifiés grâce à un logiciel. Les morts ne semblaient pas parler très fort. Après quelques renseignements complémentaires captés sur le Web, nous nous étions lancés enthousiastes dans l’aventure sans obtenir de résultat jusqu’à cet après-midi. Là, la voix d’une qualité exceptionnelle était quasiment audible au casque, nous n’en espérions pas autant avant de commencer mais désormais nous en voulions beaucoup plus. Nous allions pouvoir aider la femme de Gilbert, Anne Marie, à faire son deuil et j’espérais percer le secret de la mort de mon ami.
Avec une certaine stupéfaction, je vis Géraldine passer en quelques minutes de la terreur à l’excitation de la découverte. Le contact avait été établi mais cet après-midi là malgré de multiples tentatives, nous n’entendîmes plus la voix.
13:20 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : transcommunication, fantastique, nouvelle


